La nouvelle alliance turco-israélienne

06Juin08

À l’instar du rapprochement raté entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, la nouvelle alliance entre la Turquie et Israël a soulevé un immense intérêt au Proche-Orient. C’est que la portée de ce réalignement géopolitique est importante, compte tenu du poids des deux acteurs engagés. Israël est une puissance nucléaire à tout point de vue (bien qu’il ne se déclare pas explicitement tel). Son arsenal atomique est estimé à environ 100 ogives nucléaires. La Turquie, quant à elle, possède la plus grande armée de l’OTAN après les États-Unis.

Le nouvel axe turco-israélien se fonde principalement sur la coopération politique et militaire. Elle prévoit des manœuvres conjointes, une collaboration entre les services secrets des deux pays, un resserrement des liens économiques et commerciaux et des négociations sur les questions hydriques et pétrolières.

La Turquie a récemment lancé un plan imposant de modernisation de ses forces armées pour lequel elle a inscrit à son budget 150 milliards de dollars à dépenser en 25 ans. Elle trouve en Israël un coéquipier idéal: ses potentialités techniques (soutenues par la coopération avec les États-Unis) et les compétences développées ces dernieres années dans le secteur de la modernisation militaire correspondent parfaitement aux besoins de la nouvelle politique militaro-industrielle d’Ankara qui vise à réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis quant aux armements.

De son côté, l’État hébreu est surtout intéressé à investir dans le domaine de l’agriculture et dans le secteur de l’énergie hydroélectrique, profitant ainsi de la grande disponibilité des eaux de la Turquie. Mais la coopération dans la défense et la vente des armes restent les moteurs principaux de ce nouvel axe. Le programme de réarmement turc a offert un frein salutaire à la crise que connaissait l’industrie militaire israélienne, surtout dans le domaine de l’aéronautique. Après une période de toussotement économique, les exportations des Israel Aircraft Industries (IAI) ont atteint en l’espace de trois ans plusieurs milliards de dollars, la plupart d’entre elles répondant à des commandes turques.

Parmi les contrats signés, le plus important prévoit la modernisation de l’entière flotte des Phantoms II F-4. Tant des entreprises israéliennes du secteur que des usines turques participent à ce projet. Toute cette activité s’inscrit dans le cadre d’un projet très précis de coopération et d’échanges industriels entre les deux pays, notamment dans le secteur de la haute technologie. Le coût total du programme est de 632,5 milliards de dollars, y compris la fourniture des missiles par Rafael (Popeye). L’acquisition des armes prévoit une double formule : à la première commande, inscrite dans l’accord susmentionné, fera suite un contrat de 500 millions pour la construction de missiles en Turquie. Elle est due principalement au transfert de technologie.

Ce rapprochement entre Ankara et Jérusalem pourrait avoir de grands retentissements dans la politique internationale. Le risque majeur est que la nouvelle coalition turco-israélienne puisse utiliser des instruments de pression qui ne soient pas simplement militaires pour déstabiliser et plonger toute la région dans une crise profonde. L’eau est un de ces instruments redoutables. La Turquie et l’État hébreu peuvent exercer un contrôle très serré sur cet élément stratégique fondamental. Les sources du Tigre et de l’Euphrate, principaux bassins hydriques de la région, se trouvent en Turquie. Les cours de ces fleuves sont régulés, dans ce pays, par de nombreux barrages qui lui permettent d’ouvrir ou de fermer à sa guise les robinets du proche-Orient.

Récemment réalisé, le Projet Grande Anatolie (PGA) est un plan de développement économique de la Turquie qui prévoit de récupérer le désert de l’Anatolie au profit de l’agriculture. Sa réalisation a commandé la construction de 20 barrages sur les cours des deux fleuves. S’ils étaient utilisés dans un but stratégique, la Turquie serait en mesure de diminuer de 40% le débit des fleuves syriens et de 90% des Irakiens.

Israël, qui a appliqué l’innovation technique au secteur de l’agriculture afin de maximiser ses rendements, est capable d’exploiter une ressource qui est en train de devenir plus précieuse que le pétrole dans la région. De nombreux spécialistes considèrent que l’eau peut être une nouvelle source de conflits futurs. En Israël, le problème hydrique est fondamental. À présent, les populations les plus frappées par le rationnement de l’eau en Israël sont les Palestiniens, bien que la Cisjordanie ait sur son territoire quelques nappes aquifères. L’eau peut poser de sérieux accrocs à long terme dans le très lent processus de paix et servir de justification à un report du retrait israélien des territoires occupés.

Afin de mettre en application leur programme hydrique, les deux pays ont institué, depuis juin 1999, une commission conjointe pour étudier et régler l’exportation de l’eau de la Turquie vers Israël. Cette alliance presque symbiotique pourrait en tout cas produire des répercussions positives. En elle, on peut voir l’effort de rendre stable un système politique caractérisé par une haute instabilité. Une sorte d’entente cordiale qui, inspirée dans un arc de crise précis, cherche à s’imposer comme puissance dominatrice. Elle pourrait à termes constituer la base solide d’un nouvel ordre régional portant sur la stabilité et l’équilibre des forces.

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