Perspectives russes sur le Haut Karabakh

04Nov08

Région montagneuse et escarpée de Transcausasie, le Haut Karabakh (Nagorno-Karabakh, en russe) est plongé au cœur d’un conflit gelé depuis près de 15 ans entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Majoritairement peuplée d’Arméniens, cette enclave d’Azerbaïdjan a unilatéralement proclamé son indépendance en 1991 dans la mouvance indépendantiste qui a accompagné l’éclatement de l’Union soviétique. En dépit de l’existence d’une force armée, d’un parlement et d’un gouvernement indépendants, la communauté internationale n’a toujours pas reconnu cette petite république caucasienne et la considère comme partie intégrante du territoire azéri.

La reconnaissance en août dernier de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie par la Fédération russe a relancé la question de l’indépendance du Haut-Karabakh ou de son rattachement à l’Arménie, option également formulée par les autorités de Stepanakert (capitale de la république auto-proclamée). C’est dans ce contexte que les présidents russe, arménien et azéri (ci-contre) se sont rencontrés à Moscou hier pour tenter de trouver un règlement pacifique à ce conflit vieux de vingt-ans.

C’est en 1988, à la faveur de la Perestroïka instituée par Gorbatchev, que réapparaissent les antagonismes régionaux dans la région transcaucasienne. Formant alors une communauté autonome au sein de la RSS d’Azerbaïdjan, les Arméniens du Haut-Karabakh en profitent pour dénoncer les tentatives d’assimilation du peuple arménien par le secrétaire du parti communiste azéri Heïdar Aliev (père de l’actuel président azéri) et demandent aux autorités soviétiques son unification à la RSS d’Arménie. Refusant un nouveau tracé des frontières et soutenu par un Kremlin souhaitant éviter un effet domino dans les autres RSS, Bakou revendique alors le rattachement du Haut-Karabakh à son territoire et l’annulation de son statut d’autonomie. De violents affrontements ne tardent pas à éclater aussi bien en Azerbaïdjan qu’en Arménie. Des pogroms anti-arméniens feront d’ailleurs plusieurs centaines de victimes.

En 1991, l’implosion de l’URSS provoque de facto l’indépendance de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. A la suite d’un référendum, Stepanakert (à droite) proclame la sienne le 2 septembre 1991. Dans le but de rétablir son contrôle sur ce territoire, l’administration azérie envoie des troupes sur le terrain et impose un blocus qui entraînera une véritable catastrophe humanitaire. Organisant leur défense, les habitants du Haut-Karabakh parviennent à repousser les Azéris avec l’aide de l’Arménie, elle-même soutenue par la nouvelle administration russe de Boris Eltsin. De cette guerre larvée, on retiendra, entre autres, le triste massacre de Khojdaly, pendant lequel des troupes arméniennes massacrèrent des centaines de civils azéris en perdition.

En 1994, après six années de combats persistants, les dirigeants de l’Azerbaïdjan, de l’Arménie, du Karabakh et de la Russie s’accordent sur une trêve ayant vocation à cesser toute hostilité dans la région transcaucasienne. Les forces russes de maintien de la paix s’installeront alors durablement dans cette zone bouillonnante. Bien que des combats sporadiques et isolés sévissent encore au gré des tensions internationales (les Azérisont pur appui leur grand frère turc et leurs amis américains alors que les Arméniens sont soutenus par les Russes), la région a vécu jusqu’à présent dans un  climat politique et social en suspens, le statut quo restant la seule disposition viable, tolérée par les deux pays caucasiens.

La visite officielle des deux présidents arménien et azéri à Moscou hier se voulait donc la traduction politique des bonnes intentions de chacun dans la recherche, au mieux, d’un accord ou, au moins, d’un arrangement à l’amiable pour résoudre définitivement ce conflit qui perdure depuis deux décennies. Malgré l’absence de discussions sur les sujets les plus importants du conflit (le retour des réfugiés, la rétrocession à l’Azerbaïdjan de 11 régions entourant le Haut-Karabakh occupées par cette dernière pendant la guerre), les deux parties s’entendent sur la nécessité de trouver une solution pacifique aux désaccords territoriaux qui gangrènent la région. Si après 15 ans les dirigeants reviennent à la table des négociations, c’est que chacun y trouve un peu de son intérêt.

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Fort du soutien de Dmitri Medvedev (au centre), le président arménien (Serge Asatovitch Sargsian, à droite) se voit muni d’un rapport de force qui l’avantage et compte, par là-même, récupérer le territoire convoité en question et pouvoir, ainsi, l’intégrer à son pays. En jouant la carte des pourparlers, il affiche une posture conciliante aux yeux des médias, posture qui ne peut que l’avantager sur le plan politique. En ce qui concerne l’Azerbaïdjan, il faut croire, en revanche, que les redoutables représailles militaires qu’a lancées Moscou contre Tbillisi en août dernier ont eu raison du désir du président azéri (Ilham Aliev, à gauche) de ramener par la force dans son giron intial la république auto-proclamée. Ceci s’explique d’autant plus que le soutien de la Turquie (qui vient de se lancer dans une coopération amicale avec la Russie) et des Etats-Unis (qui pourraient n’offrir qu’un léger soutien à l’Azerbaïdjan en cas de conflit – comme ils l’ont fait avec la Géorgie) s’avère de plus en plus chancelant.

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Pour la Russie, il s’agit d’en finir avec ce conflit soviétique qui mine les relations russo-caucasiennes en entretenant l’instabilité dans une région hautement stratégique pour le transit des hydrocarbures (pétrole et gaz) de son territoire vers l’Europe. En position de force dans la région, Moscou ne peut que profiter de la situation pour habilement imposer ses conditions. La convocation de cette négociation tripartite tient aussi d’une volonté russe de modifier son image après les évènements du 8 août, pour démontrer que la Russie est aussi capable de régler ses problèmes de manière pacifique et diplomatique. La Russie devrait toutefois conserver une présence conséquente dans cette région pour le moins tumultueuse, notamment afin de prévenir la mouvance islamiste (des fondamentalistes jordaniens et saoudiens ont déjà infiltré la région pour se rendre en Tchétchénie et en Ingouchie avec les conséquences que l’on connait). Pour toutes ces raisons, la Russie de Dmitri Medvedev voue un intérêt certain pour la Transcaucasie et tentera par tous les moyens de sortir son épingle du jeu diplomatique en maintenant une présence dans la région.

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4 Responses to “Perspectives russes sur le Haut Karabakh”

  1. Je me pose une question un peu pratique… Comment font les autorités d’Azerbaïdjan pour administrer le Nakhitchevan? J’imagine qu’avec les tensions entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie les frontières sont hermétiques…

  2. 2 moqueurpoli

    Tout à fait. Les frontières demeurent très hermétiques depuis la trêve de 1994. Pour se rendre en Azerbaïdjan depuis le Nakhitchevan, il faut effectivement contourner le territoire arménien, soit par la Turquie, soit par l’Iran. Mais cette étanchéité des frontières n’a pas su arrêter un Heïdar Aliyev (président azéri de l’époque) déterminé coûte que coûte à préserver l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan et à gouverner un territoire dont il était natif.

    Dans la perspective d’un contrôle ferme de la région, il a placé stratégiquement Vasif Talibov à la présidence du Parlement du Nakhitchevan. Lié par mariage à la famille Aliyev, connu pour son autoritarisme et sa corruption, Talibov est devenu la courroie de transmission du gouvernement et de l’administration azéri sur ce territoire excentré qu’il contrôle avec une main de fer. Aux grands maux, les grands remèdes…

  3. 3 Anna

    « En 1994, après six années de combats persistants…Les forces russes de maintien de la paix s’installeront alors durablement dans cette zone bouillonnante ». Depuis quand les forces russes se sont installées au Haut-Karabakh???


  1. 1 World's about » Eurovision 2011 : victoire surprise de l’Azerbaïdjan

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