La disparition, de Georges Perec

15Nov08

la-disparition-de-george-perecUn homme disparaît: Anton Voyl. Un second homme disparaît: son avocat marocain Ibn Abbou. La police a enquêté, enquête et enquêtera. Mais les amis des deux victimes présumées se réunissent dans une propriété privée, à Azincourt, pour faire, eux aussi, leur enquête.

Georges Perec considérait que les contraintes formelles sont un puissant stimulant pour l’imagination. Il a donc choisi dans ce roman, écrit en 1969, l’utilisation du lipogramme (texte d’où sont délibérément exclues certaines lettres de l’alphabet) pour écrire une œuvre originale, dans laquelle la forme est fortement liée au fond. En effet, la disparition de cette lettre « e » est au cœur du roman, dans son intrigue même ainsi que dans son interrogation métaphysique, à travers la disparition du personnage principal, au nom lui-même évocateur: Anton Voyl. Le lecteur suit les péripéties des amis d’Anton qui sont à sa recherche, dans une trame proche de celle du roman policier. Absence, vide, manque, virginité, silence, énigme, tels sont les thèmes principaux de ce livre fondé sur le jeu et le défi technique, au service d’une écriture extrêmement souple et littéraire.

Au Lycée, je me souviens que notre professeur de français nous avait brièvement mentionné l’existence d’une œuvre littéraire ne contenant pas la lettre e, caractère pourtant le plus utilisé dans la langue française. Mais je n’avais jamais eu l’opportunité de pouvoir ne serait-ce que survoler ce bouquin qui m’intriguait. C’est grâce à l’amabilité d’un collègue de l’Ambassade, qui en détenait un exemplaire, que j’ai pu assouvir ma curiosité et découvrir le génie littéraire de Perec.

La disparition est avant tout un roman policier avec tous ses stéréotypes: énigmes, cryptogrammes, fausses identités, rebondissements, meurtres, kidnappings, tueurs en série, enquêteurs, faux coupables, etc. Le récit est bien ficelé, la psychologie des personnages bien recherchée et le mystère subsiste jusqu’à la fin du roman.

La plume heurtée et subtile de Perec mêle des champs lexicaux particulièrement variés: il passe aisément d’un « vocabulariat » soutenu au jargon argotique le plus populaire. L’auteur navigue ainsi entre divers styles langagiers et linguistiques qui se révèlent d’authentiques exploits compte tenu de la contrainte rédactionnelle qu’il s’est imposée.

De prime abord, on pourrait craindre que l’absence du « e » ne réduise qu’à une lecture pénible, lourde et indigeste. Et il est vrai que la saturation joue à plein et aboutit à un récit obscur dont il est parfois difficile de percevoir clairement tous les fils conducteurs et dont le narrateur lui-même semble éprouver quelques difficultés à maîtriser les multiples niveaux, entre renvois, rappels et autres flash backs. En somme, si l’on veut s’y retrouver dans cette sombre affaire, il vaut mieux être assis à son bureau avec de quoi écrire que couché à plat ventre sur son lit !

Mais, toute proportion gardée, l’intérêt de cet ouvrage réside moins dans son intrigue que dans son lexique. On se moque un peu de ce qu’il est advenu d’Anton Voyl mais on est ravi que, pour un élégant dîner, chacun se mettre sur son « vingt-huit plus trois » (et pas sur son trente-et-un) ou qu’un protagoniste, sidéré par une révélation percutante, en tombe sur « son bas du dos, son cul, son popotin, son croupion, son nazin, son troufignon » (mais pas sur ses fesses).

Un roman aussi audacieux que délectable dont l’incroyable tour de force émerveille, sublime, amuse, nargue. Un chef d’oeuvre littéraire à lire absolument. Un cours extrait pour vous mettre en appétit:

« Suicida-t’il ? Appuya-t’il un canon sur son gozyma ? S’ouvrit-il au rasoir dans un bain chaud ? Avala-t’il un bol d’acqua-toffana ? Lança-t’il son auto dans un trou sans fond tourbillonant jusqu’au soir du Grand Jour, jusqu’au jour du Grand Soir ? Ouvrit-il son gaz ? Fit-il hara-kiri ? S’arrosa-t’il au napalm ? Bascula-t’il du haut d’un pont dans un flot noir qui l’absorba ? Nul n’a jamais su s’il avait choisi sa fin, s’il avait connu la mort.

Mais quand, trois jours plus tard, un ami vint lui offrir son concours, il trouva la villa sans habitants. L’auto croupissait dans son hangar. Il n’y avait aucun habit manquant dans son placard. L’on n’avait pris aucun sac. Aucun sang n’avait jailli. Mais Anton Voyl avait disparu…« 

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4 Responses to “La disparition, de Georges Perec”

  1. Pour moi Perec restera à jamais associé à mon bac de Français où j’avais eu à expliquer un Passage de « W, ou le souvenir d’enfance », un livre très particulier également dans sa forme. Deux histoires différentes sont racontées (1 chapitre sur deux chacune) et se mélange au fur et à mesure de la lecture.
    A la fin de mon oral j’avais eu le droit à une question plus générale sur Perec « Pourquoi avoir enlever tous les « e » dans la disparition ?  »
    J’ai alors appris que le titre « La disparition » et le « e » était une référence à « eux », ses parents mort pendant l’holocauste et que qu’après une longue analyse de lui-même, il aurait changé d’état d’esprit d’où « les revenentes » quelques années plus tard ou la seule voyelle présente est le « e »… C’était ma minute culturelle du jour 😉

  2. 2 moqueurpoli

    Bonjour M@rco,

    Intéressant. Je ne savais pas que Perec était juif. En fait, je pensais que La disparition n’était qu’un « exercice de style » pour spécialiste chevronné mais je m’aperçois que le concept part d’un vécu personnel, d’une dimension plus psychologique. Merci pour cette information.

  3. 3 lola po

    les e n’ont pas tous disparus… 1re partie, chap.4 il y a en a un à « infaillible »

  4. 4 oui/non

    Il n y a aucun « e » !!! Perec a coupé le mot « infaillible » et a écrit « infalli »… si tu veux la phrase : « Jouant son va-tout, un Commandant, Romain Didot, qu’accompagnait son adjudant favori, Garamond, alla voir Dupin, dont on vantait l’infalli flair. »
    Voilà 😉


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