A l’abordage !

24Nov08

Le 10 novembre dernier, les 27 ministres européens de la Défense donnaient leur feu vert à l’opération Atalanta, un projet qui permettra le déploiement d’une force aéronavale européenne massive au large des côtes de la Somalie et dans le golfe d’Aden pour lutter contre la piraterie.

operation-atalantaL’opération Atalanta devrait être opérationnelle dès le début du mois de décembre et prendra le relais de la « cellule de coordination » franco-espagnole en activité depuis mi-septembre. Elle sera commandée par le vice-amiral britannique Phillip Jones et sera vraisemblablement constituée d’au moins sept navires de guerre qui auront la tâche d’escorter tout navire européen empruntant les eaux somaliennes, considérées comme les plus dangereuses au monde. L’armada européenne disposera en outre de patrouilleurs aériens et collaborera avec des unités de l’OTAN. Juridiquement, l’opération s’appuie sur la résolution 1816 de l’ONU sur la piraterie, qui permet l’entrée de navires de guerre et l’emploi de la force pour traquer les pirates de la région.

Pour plusieurs, cette opération géostratégique célèbre, sinon le baptême, du moins l’embryon d’une véritable Europe de la défense: les pays européens se sont accordés à l’unisson sur un projet commun, concret, aux contours clairement délimités, aux objectifs ouvertement définis. Et, à bien y réfléchir, il est vrai que c’est la première fois, dans l’histoire de l’Union européenne, que l’on assiste à un accord aussi rapide et, surtout, à une telle coopérativité dans le domaine militaire entre les 27 Etats-membres.

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Parce qu’ils demeurent souverains dans le domaine de la défense, ces derniers restent les maîtres incontestés des décisions prises en la matière. Or, à chaque pays correspond une vision propre des desseins de l’Europe sur la scène internationale. Pour les uns, l’UE a suffisamment progressé ces dernières années et il convient de ne pas trop empiéter sur les compétences de l’OTAN alors que, pour les autres, la dynamique européenne ne saurait s’essouffler. Au final, la recherche du compromis conduit très souvent à des avancées très partielles. Le projet Atalanta est un contre-exemple flagrant. Selon les dires des plus optimistes, l’UE a prouvé qu’elle était capable d’oublier ses divergences géopolitiques et d’agir très vite sur le terrain.

ponantOn peut peut-être se réjouir de ce que l’Europe vient d’accomplir. On peut se féliciter de cette avancée politique réelle et concrète pour l’Europe de la défense. Toujours est-il que cette opération est vouée à un échec certain, notamment à cause de son cadre politique qui vise le court terme. En envoyant un commando naval  dans les régions où sévissent les pirates, l’UE ne compte protéger que ponctuellement (et non durablement) les cargos battant pavillon européen. Cette intervention militaire ne résout en rien le problème de fond que soumet la piraterie. L’engagement de l’UE aura tout au plus un effet d’intimidation sur ces terroristes des mers.

pirates-en-somalieEn fait, la solution est moins militaire que politique. Depuis l’éviction du dictateur Mohamed Siad Barre en 1991, la Somalie est plongée dans le chaos politique. Elle est devenue un refuge pour les groupes islamistes de diverses obédiences (l’organisation Al-Qaïda aurait toujours des ramifications bien implantées dans certaines régions du pays). Ceux-ci ont peu à peu émergé dans le paysage politique somalien et ont voulu rivaliser avec le gouvernement de transition mené par d’anciens seigneurs de guerre. Miné par des querelles intestines, ce gouvernement maintient un climat de tension permanente dans le pays. C’est ainsi que la Somalie en état de décomposition avancée est devenue un nid de pirates, les groupes islamistes et les seigneurs de guerre somaliens ayant abandonné la pêche, autrefois la principale activité du pays, pour se lancer dans cette activité lucrative qu’est la piraterie. D’autant plus que leur position dans le golfe d’Aden est stratégique: le golfe ouvre la voie vers le Canal de Suez, un passage qu’emprunte souvent les pétroliers.

pirates-a-bord-dun-cargo2Pour en finir avec ces pirates (qui ne semblent intéressés que par l’argent à en croire les nombreuses demandes de rançons et l’absence de toute revendication politique), il faudrait justement appuyer le rétablissement de l’Etat de droit somalien et le pérenniser, assurer une gouvernance stable du pays (qu’elle soit démocratique ou autoritaire) ou encore promouvoir le développement économique et social du pays. C’est certes un processus long mais qui aurait le mérite de résoudre une bonne fois pour toutes le fléau de la piraterie dans les eaux somaliennes et éviterait ainsi à l’UE de financer des projets sans réelle portée politique à long terme.

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4 Responses to “A l’abordage !”

  1. Note très intéressante ; mais au contraire, ne peut-on pas considérer que cette opération Atalanta n’est pas véritablement une bonne chose, que l’Europe, enregistrant dans les faits son incapacité actuelle à avoir une politique étrangère commune, ou une politique de défense commune, procède alors « par petits pas », une opération après l’autre ? C’est peut-être aussi une manière de faire de la politique européenne.

    Sinon, la solution que tu proposes pour la Somalie me paraît tellement évidente que nos gouvernements n’y ont bien sûr jamais pensé. Aider un pays pauvre à se développer ? Vous n’y pensez pas ! Alors que c’est tellement mieux de dépêcher des porte-avions, du matériel militaire, et de taper sur les pirates, les terroristes… plutôt que de construire des ponts, des routes, des hôpitaux, des écoles…

  2. 2 moqueurpoli

    Je trouve que tu raisonnes trop en termes européistes. Mon raisonnement est plus large. Oui, bien sûr, cette opération est un premier petit pas vers la constitution d’une communauté de défense européenne mais elle est aussi un échec pour au moins deux raisons:

    1- Les Européens n’auront pas le choix de collaborer avec l’OTAN, déjà présente dans la région. Et il s’agira certainement d’une collaboration très étroite: en quelque sorte, les Européens seront encore dépendants de la structure otanesque malgré leur volonté d’émancipation.
    2- Une solution militaire au problème de la piraterie ne sert que les intérêts de l’industrie européenne de l’armement et évite le fond du problème (le chaos politique en Somalie). Comment les Européens peuvent-ils croire, après avoir tant critiqués la gestiones Américains en Irak et en Afghanistan, que le déploiement de navires de guerre au large des côtes somaliennes saura endiguer le terrorisme maritime qui s’y développe ? Sur le court terme, le projet est viable. Mais sur le long terme, cette opération est vouée à l’échec.

    La question que l’on doit se poser n’est pas si l’Europe est capable de s’accorder ponctuellement dans le domaine de la défense mais bien si les membres de l’UE sont capables de s’accorder ponctuellement SUR DES PROJETS VIABLES dans le domaine de la défense. S’accorder sur des projets de défense européenne, c’est bien. S’accorder sur des projets viables qui sous-tendent une réelle portée politique, c’est mieux.

  3. Mais je persiste dans mon opinion, cette opération est tout de même un premier pas intéressant, que tu n’as d’ailleurs pas manqué de souligner !

    Après s’accorder sur un projet de plus grande envergure, viable, est une autre affaire, je soutiens ton point de vue à ce sujet. Mais on se heurte à deux problèmes : d’une part la difficulté de parvenir à un accord unanime sur une opération de ce type, d’autre part le manque de volonté politique de prendre le problème à bras le corps. Car il est plus simple, et on le sait, de pallier l’urgence plutôt que de traiter ce problème de piraterie à la base.

    Mais avant d’en arriver là, il faut commencer par de petites choses !

  4. 4 moqueurpoli

    En fait, ce que j’ai voulu souligner dans mon article, c’est le caractère mitigé du succès de cette opération militaire (car c’est bien de cela qu’il s’agit). Il faut « commencer par de petites chose »… Mais, si possible, dans la bonne direction ! Considération politiquement orientée, certes. Mais qui a le mérite au moins de poser les vrais questions, de comprendre les véritables enjeux d’une question géopolitique saillante.


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