Après la démocratie, d’Emmanuel Todd

02Déc08

apres-la-democratieL’élection de Nicolas Sarkozy semble avoir placé la France en état d’apesanteur: cadeaux fiscaux aux plus riches, socialistes passés à droite, atlantisme, exhibitionnisme présidentiel, désignation de boucs émissaire immigrés ou musulmans, etc., etc.
Dénoncer l’action de Nicolas Sarkozy ne suffit pas. C’est en partie grâce à ses défauts qu’il a été élu. Sous la diversité des symptômes, c’est d’une véritable crise de la démocratie qu’il s’agit. Pour la comprendre, il faut identifier, au présent et dans la longue durée de l’histoire, ces facteurs lourds que sont le vide religieux, la stagnation éducative, la nouvelle stratification sociale, l’impact destructeur du libre-échange, l’appauvrissement des classes moyennes, l’égarement des classes supérieures. Emmanuel Todd ne ménage personne, dans aucun camp. Son approche permet de comprendre pourquoi la société française hésite entre ethnicisation et retour de la lutte des classes. Elle oblige à se demander si les hommes politiques, incapables de manipuler plus longtemps notre « démocratie d’opinion », ne vont pas devoir purement et simplement supprimer le suffrage universel. A moins que, cédant à la pression de la société, ils n’acceptent d’envisager une nouvelle politique économique, protectionniste à l’échelle européenne.

Original, audacieux, accusateur, impitoyable, le dernier Todd (publié cette année, Ed. Gallimard) mérite qu’on s’y attarde un temps soit peu. Et ce, même si on ne partage pas toutes ses analyses (qui restent très intéressantes en substance). A l’instar d’un psychiatre, il pose un diagnostic social sévère et alarmiste sur le sarkozisme et sur la société française qui l’a élue. Pour l’historien franco-américain, la France est malade et Sarkozy en est la preuve manifeste. Et pour cause: avec lui, les conventions politiques explosent, les traditions idéologiques disparaissent, les bonnes manières s’évanouissent.

Dans son ouvrage, Emmanuel Todd analyse cinq traits saillants quelque peu exagérés du Président de la République pour aborder les problèmes de fond qui gangrènent la société française: l’incohérence de la pensée (naissance du vide idéologique et religieux), la médiocrité intellectuelle (entrée de la France dans la stagnation éducative), l’agressivité (tentation de l’exclusion et de la désignation de boucs émissaires), l’amour de l’argent (incapacité des dirigeants à affronter l’appauvrissement général de la société, la montée vertigineuse des inégalités, les limites du libre-échange) et l’instabilité affective et familiale (évolution des valeurs familiales).

Le rapport des Français à la religion me semble l’un des points les plus intéressants du regard critique de Todd. Il y consacre d’ailleurs un long chapitre. L’effondrement du catholicisme a entraîné, selon lui, un effondrement par ricochet des idéologies séculaires contre lequel elles s’étaient définies. En quelque sorte, Todd observe une crise de l’athéisme. Celle-ci débouche sur une fixation palpable sur l’islam qui n’est autre que notre « mal-être métaphysique », notre difficulté chronique à vivre sans Dieu tout en clamant que notre modernité est la seule possible, la seule valable. En ce sens, Todd se rapproche du philosophe allemand Eric Voegelin, malheureusement trop peu connu en France, dont la critique de la modernité portait principalement sur l’immanentisation du réel (et donc l’anéantissement de la transcendance religieuse).

Pour Todd, trois évolutions de la crise actuelle sont plausibles. La première est une ethnicisation de la société française par la désignation d’un bouc émissaire ethnique, religieux ou racial. Quand une société ne parvient pas à affronter ses propres problèmes économiques, c’est l’une des issues qui s’offrent à elle. Taper sur un faible pour se soulager les nerfs est un mécanisme de compensation éprouvée, à l’échelle individuelle comme collective. L’auteur estime que Sarkozy a marqué une avancée notable dans ce domaine (agressivité  verbale envers les jeunes des banlieues, déclarations sur la fierté d’être Français, création d’un Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement).

La seconde est le risque de la suppression définitive du suffrage universel. Du point de vue des hommes politiques, qui ont de plus en plus de mal à se faire élire pour ensuite ne pas gouverner, il faut que cesse la comédie. Le refus d’obéir au peuple pourrait être officialisé par l’instauration d’un régime politique autoritaire, le suffrage universel semblant désormais produire de l’incertitude plutôt que des choix rationnels (élection présidentiel de 2002,  affrontement entre deux candidats existant par l’image plutôt que par le programme en 2007).

La troisième est le protectionnisme européen comme dernière chance de la démocratie, ce que prône Todd.  D’après lui, l’Europe pourrait décider, si ses nations les plus importantes le voulaient, de devenir un espace de régulation économique se protégeant des importations et des délocalisations vers les pays à bas salaires. Un protectionnisme européen ne poserait aucun problème: l’Europe équilibre ses échanges extérieurs; elle peut donc financer sans difficulté ses importations d’énergie et de matières premières. Emmanuel Todd revient sur la notion de protectionnisme européen et affirme que son but serait moins de repousser les importations des pays situés à l’extérieur de la préférence communautaire que de créer les conditions d’une remontée des salaires.

Mais cette solution protectionniste m’apparaît utopique: les aléas de la mondialisation, à laquelle l’Europe ne peut plus échapper, feront en sorte d’épingler l’Europe si jamais elle feint de tomber dans le panneau de la tentation protectionniste. Par ailleurs, plusieurs pays européens ne suivraient pas cette tactique économiquement destructrice: la Finlande risquerait d’y perdre ses parts de marché avec la Russie, l’Espagne et la France avec le Maghreb, l’Autriche avec les pays balkaniques, etc…). Non, le protectionnisme n’est définitivement pas une bonne solution contrairement à ce que pense Todd. Son analyse n’en reste pas moins pédagogique et ouvre les yeux sur des questions existentielles de première importance malheureusement trop souvent écartée (ou refoulée ?) du débat public.

Publicités


5 Responses to “Après la démocratie, d’Emmanuel Todd”

  1. Tiens, le dernier Todd est sorti? Je ne savais pas. Merci pour l’information!
    J’irai jeter un œil en librairie ce week-end…

  2. 2 Pierre de Bonn

    C’est bien pour ça que Todd est, pour la première fois, relativement pessimiste : l’idée protectionniste, même telle qu’il l’envisage, est (officiellement) inconcevable en Occident ! D’où un déclin inévitable. C’est pourtant le modèle capitaliste du futur, celui dans lequel va s’engager la Chine…
    Je nuancerai cependant en soulignant que le protectionnisme a été un outil essentiel de la politique économique américaine depuis la Seconde guerre mondiale – et l’une des raisons de sa prépondérance pendant 50 ans – et qu’il sera vraisemblablement, faute d’initiative à l’échelle européenne, au coeur des politiques nationales ces prochaines années. Il y aura donc des gagnants et des perdants : ceux qui se protègeront des pays à très bas salaires (c’est le but de la manip) et ceux qui laisseront aller, ce qui n’est quand même guère raisonnable. Ca sonne en tout cas comme une mort de l’Union Européenne, mais forcément vers la naissance d’un projet européen moins idéologique.

  3. 3 moqueurpoli

    Oui, je comprends son point de vue. En période de crise, la tentation protectionniste est forte et c’est une tangente qu’Obama et Hu Jintao ont déjà privilégiée. Et si l’Europe ne suit pas le mouvement, son économie risque de s’effondrer. Mais on a déjà vu par le passé les terribles ravages économiques et politiques qu’a engendrés le protectionnisme. Et, par ailleurs, cette solution ne vise que le court terme… C’est une solution momentanée qui risque de ne pas porter fruit à long terme. Il faut faire très attention avec ce genre de propos, programme politique à double tranchant.

  4. 4 yrumpala

    Pour une confrontation du livre avec d’autres analyses sur la dé-démocratisation, voir aussi http://yannickrumpala.wordpress.com/2009/03/17/sur-les-manieres-d%e2%80%99envisager-le-devenir-de-la-democratie/

  5. Après la démocratie s’inscrit résolument dans une démarche de contestation faisant suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, et des premiers mois de son mandat présidentiel. Appelons un chat un chat, je ne porte pas (mais alors, vraiment pas) l’actuel président français dans mon coeur, et la lecture d’un intellectuel s’insurgeant contre lui, n’est pas pour me déplaire.

    Même si vous n’êtes pas amateur d’essai politique, vous devriez pouvoir lire l’ouvrage de Todd. Bien sûr, il fait appel aux connaissances du lecteur en matière de philosophie politique, et se réfère à l’actualité, mais la plupart du temps, le propos est clair et accessible.
    Todd se propose d’analyser la tendance lourde à l’oeuvre dans la politique française. Il s’agit de ne pas s’en tenir à l’écume des vagues provoquées par la tempête médiatique gouvernementale, mais d’aller chercher les courants profonds.
    Et l’affaire n’est pas aisée, si ce n’est, franchement risquée.

    Pour réellement mesurer la véracité de la réflexion de Todd, il faudrait un temps dont je ne dispose pas. Néanmoins, l’ouvrage est à peu près correctement annoté (mais je regrette l’absence de bibliographie), et le plus souvent argumenté. Mais je ne suis pas Todd dans un certain nombre de ses raisonnements. A titre d’exemple, il s’arrête souvent à une grille de lecture récurrente, et exclusive, des structures familiales (bon, c’est le coeur de son travail de chercheur, ça se comprend). Je perçois tout à fait le rôle anthropologique, social et culturel, de la structure familiale néanmoins, ça n’explique pas tout, et par moment, j’ai un peu l’impression que Todd s’arrête à ça. C’est à mon avis regrettablement simplificateur.

    Des maladresses, des raccourcis, des petites malhonnêtetés intellectuelles, il y en a. Je pense qu’il faut prendre le livre pour ce qu’il est et pas pour ce qu’il prétend être. Son ambition n’est pas et ne peut être atteinte : pas en 250 pages, pas en plein coeur des événements, pas sans des outils conceptuels historiques indispensables.
    En revanche, en tant que signal d’alarme et de réponse au terrorisme intellectuel en vigueur à la tête de l’Etat, Todd réveille plutôt bien, secoue un peu le cocotier des idées et de la conscience politique.
    Et même si on est pas d’accord, ça peut pas faire de mal, d’au moins se forcer à penser et re-penser un système politique.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :