5 idées reçues sur le régime iranien

18Juin09

iran_ahmadinejad drapeauL’élection présidentielle iranienne du 12 juin dernier fait décidément couler beaucoup d’encre ces derniers jours dans la presse internationale. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire… Car tout et son contraire se dit et s’écrit à propos de la reconduction de Mahmoud Ahmadinejad (à droite) au poste de président de la République islamique d’Iran. La requête en annulation du scrutin pour fraudes et l’appel successif à la manifestation du candidat déchu Mir Hossein Moussavi ne fait que jeter de l’huile sur le feu et conduit à une véritable déferlante d’explications simplistes et superficiels des récents événements.

C’est ainsi qu’une série de journalistes et d’experts autoproclamés de l’Iran analysent ce pays sur la base de présupposés idéologiques, négligeant au passage toute information qui n’irait pas dans le sens de leurs conclusions établies d’avance. Il est toujours très facile de donner une image faussée d’une situation géopolitique, et en particulier de celle de l’Iran: il suffit de mettre en avant un problème réel, puis de généraliser, en tablant sur la très faible connaissance que l’on a de l’Iran.

Drapeau iranien

Saisir l’importance des enjeux en présence est un exercice indispensable pour éviter de courir en permanence derrière une réalité qui nous échappe. Une fois l’effort fourni, libre à chacun de se faire sa propre opinion. Parce que comprendre les récents événements c’est avant tout saisir toute la complexité iranienne, il convient de démonter quelques idées reçues, idées qui surfent par trop souvent sur des peurs soigneusement entretenues par les médias.

1 – Les dernières élections iraniennes ont été entachées de « fraudes massives »

Pour qu’il y ait eu des « fraudes massives », il faut que de véritables élections aient été tenues dans le pays. Or, ce n’est pas le cas. Premièrement, quelques 2000 candidatures potentielles se sont vues rejeter à la suite de l’enregistrement Campagne électorale iranienne de 2009officielle des candidatures à l’élection présidentielle. Deuxièmement, le choix des quatre candidats aptes à concourir aux élections (Ahmadinejad, Moussavi, Karroubi, Rezaï) a été décidé par le Conseil des gardiens de la Constitution. Il suffit de savoir que les membres de ce conseil sont nommés par le Guide suprême de la Révolution, l’Ayatollah Sayyed Ali Khamenei, pour comprendre que ces élections ne sont qu’un leurre, une duperie, une mascarade politique dont les ficelles sont tirées dans l’ombre par Khamenei.

2 – Les camps « réformateurs » et « conservateurs » se disputent la victoire

Pour qu’il y ait une véritable lutte idéologique entre des groupes « réformateurs » et « conservateurs », il faut qu’un pluralisme politique soit effectif et garanti par la constitution. Force est de constater qu’il n’existe pas en Iran : les seuls candidats autorisés à participer aux élections appartiennent en fait aux différentes factions islamiques qui soutiennent le régime en place, tout parti étant strictement interdit.

En fait, c’est Khamenei (ci-contre) qui est entièrement responsable de la situation explosive actuelle dans les rues de Téhéran et des autres grandes villes du pays. Connaissant parfaitement les Ayatollah Khameneifaiblesses des Occidentaux pour la démocratie, il a tout fait pour confirmer la vision occidentale selon laquelle des mouvances « réformatrices » et « conservatrices » existeraient en Iran. Dans les faits, leurs actions sur le terrain ne diffèrent pas fondamentalement et les deux groupes cautionnent les principes de la Révolution islamique.

Cette manipulation permet à Khamenei, selon les intérêts du moment, de mettre en avant tel ou tel responsable politique – tout en n’apparaissant pas personnellement sur le devant de la scène mais en se réservant le rôle de l’autorité morale supérieure impartiale – et de jouer à faire peur ou à rassurer sa population.

3- Ahmadinejad est un « fou dangereux », un « fanatique intégriste » qui veut la fin du monde

Que l’on puisse détester le président iranien parce qu’il représente et cautionne un régime autoritaire et dictatorial se comprend aisément, mais qu’on le compare à un « fou dangereux », un « fanatique intégriste » ou à un « Hitler moderne » tient plus du fantasme ou de la haine que de la réalité. Ni génocide, ni « solution finale » n’a été décrété par Ahmadinejad en costume nazice « conservateur ». Loin d’être persécutés, les Juifs disposent d’un siège qui leur est réservé au Majlis d’Iran (nom donné au Parlement iranien). Bien que l’homosexualité soit considérée comme un crime en Iran, Ahmadinejad n’a jamais ordonné une chasse aux sorcières contre les homosexuels.

Certains considèrent le président sortant comme un « cavalier de l’Apocalypse qui ne songe qu’au retour terrestre du douzième imam ». En effet, selon la foi chiite, ce Messie devrait revenir sur terre pour y instaurer une société islamique parfaite. Curieusement, Ahmadinejad est le premier président de la République islamique d’Iran à ne pas être issu du clergé – c’est un universitaire, docteur en génie civile. Loin de graviter sur la religion, sa campagne électorale a surtout joué sur des facteurs économiques et nationalistes. Son populisme tient plus de l’exemple vénézuélien de Chavez que du modèle hitlérien ou stalinien.

Par ailleurs, de nombreux spécialistes s’accordent pour dire que le président Ahmadinejad n’est en réalité qu’un pantin manipulé par Khamenei, le Guide suprême de la révolution. Celui-ci peut à tout moment décider de le révoquer, de s’en débarrasser si l’intérêt supérieur de la Nation l’exige. Si l’on doit avoir peur d’un quelconque personnage politique iranien, c’est bien de Khamenei !

4- Les Iraniens veulent se doter de l’arme nucléaire pour « dominer le monde » et « rayer » Israël de la carte

Les déclarations de l’Iran contre Israël, sa position inflexible sur le dossier du nucléaire et, dans une moindre mesure et la peur d’un renouveau chiite de la part des monarchies arabes sunnites (Arabie Saoudite, Koweït, Qatar) ont relancé Explosion nucléaireles craintes d’une volonté de domination de l’Iran dans la région moyen-orientale. Cette domination est d’autant plus envisageable qu’elle est facilitée par la situation chaotique de l’Irak, ancien ennemi de la République islamique d’Iran.

S’il est vrai que la volonté de Téhéran de se doter de l’arme nucléaire reste réelle, cela ne veut en aucun cas dire que l’Iran veut et va se lancer dans une guerre nucléaire suicidaire contre Israël. En effet, l’Etat hébreu serait en mesure, dans l’hypothèse apocalyptique d’une première frappe iranienne, d’effectuer des bombardements de représailles qui anéantiraient la plupart des grandes villes iraniennes.

En fait, il est beaucoup plus probable qu’une sorte de dissuasion s’instaure de facto entre Tel-Aviv et Téhéran. La même situation perdure bien depuis des années entre l’Inde et le Pakistan, deux pays qui n’entretiennent pas de relations particulièrement amicales. S’il ne peut être vraiment écarté, le risque de guerre nucléaire dans la région demeure très peu vraisemblable.

5-L’imposition de sanctions économiques contre Téhéran est la meilleure solution

Le problème majeur avec les sanctions économiques imposées par la communauté internationale est qu’elles ont toujours montré leurs limites. Comme partout ailleurs, les premières victimes d’un hypothétique embargo sur l’Iran seraient les masses populaires, les classes dirigeantes arrivant à vivre correctement en raison de trafics en tout genre Conseil de sécurité de l'ONUqui s’intensifieraient naturellement. La corruption serait d’ailleurs de mise dans l’administration iranienne – si elle ne l’est pas déjà – mais seul les riches pourraient utiliser ce moyen pour subvenir à leurs besoins.

D’autre part, des sanctions économiques renforcées risquent surtout de créer un sursaut nationaliste au sein de la population qui ne ferait que consolider le régime et limiterait encore un peu plus la marge de manœuvre déjà très étroite des quelques courants politiques qui se montrent critiques à l’égard du gouvernement actuel. Du reste, l’Iran n’est pas la Corée du Nord : son sous-sol regorge d’hydrocarbures (gaz et pétrole) et autres matières premières qui attirent les convoitises de plusieurs pays (Chine, Russie).

Manifestation iranienne de juin 2009

Ce qui est sûr, c’est que le régime des mollahs finira tôt ou tard par s’écrouler : c’est le lot de toutes les dictatures. Cet effondrement viendra-t-il de la contestation interne portée par les intellectuels ? De revendications populaires ? Des mouvements séparatistes kurdes, azéris ou arabes qui essaiment le pays ? D’une opération extérieure armée ? D’une combinaison de ces facteurs ? A vrai dire, il est bien difficile de le prédire à l’heure actuelle, surtout que les grandes questions restent : quand cela arrivera-t-il et par quoi le régime des mollahs sera-t-il remplacé ? Les paris restent ouverts.

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11 Responses to “5 idées reçues sur le régime iranien”

  1. Enfin un article sur l’Iran qui ne hurle pas à « l’islamo-fascisme » ou à l’apocalypse nucléaire ! La situation est plus complexe que cela…

  2. 2 moqueurpoli

    Merci, Jovanic.

    En fait, j’ai voulu démonter dans cet article plusieurs préjugés qui alimentent inutilement les peurs et les craintes de l’opinion publique occidentale, et plus particulièrement française. La situation est effectivement beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. Il faut que les médias cessent de sursimplifier les conflits de ce type.

  3. 3 moqueurpoli

    Bonjour Tom.

    Tu as mis le doigt sur un aspect que je déteste et fustige chez les journalistes: la sursimplification des évènements géopolitiques qui entraînent bien souvent le développement des préjugés et des approximations. Sans parler de la manipulation des opinions publiques. J’ai tout de même fait le choix de contribuer modestement à une meilleure compréhension des relations internationales en apportant ma petite pierre à l’édifice général.

  4. Bonjour Moqueurpoli.

    En effet, mais tout pierre est utile à l’édifice sous peine de le voir s’effondrer. Et votre blog offre une vision, différente de celle habituellement développée, du fait que les journalistes qui pensent en plus de rapporter des faits sous un angle populaire et émotionnel (dictature de l’émotion quand tu nous tiens!) ne permettent à tout à chacun de se faire sa propre opinion. En effet qui contesterait les faits? Toute approche différente ne pourra s’encontrer que dans leur interprétation et dans la façon de les rapporter et il est malheureux de voir que le journalisme se borne dans un « bien-pensant » sans discordance… Chose que votre blog apporte, c’est cela la démocratie! Et j’espère même qu’un jour nous serons en désaccord sur un point, pour arriver à une confrontation des idées, malgré que je sois plus jeune que vous (je vais avoir 18ans), mais l’âge ne fait pas tout^^.

  5. 5 moqueurpoli

    Merci beaucoup Tom pour ce commentaire.

    Je suis content de voir que je ne suis pas le seul à remettre en cause le travail des journalistes. J’en ai récemment discuté avec un ami il y a quelques jours et nous nous sommes mis d’accord sur un point: la plupart des journalistes sont tenus des intérêts carriéristes qui les empêchent de bien exercer leur métier.

    Avec ce blog, mon objectif principal n’est pas de faire du journalisme. Je ne suis pas là pour informer mais pour rendre compte d’un évènement ou d’une situation géopolitique en évitant au possible les clichés journalistiques – qui me mettent souvent en boule soit dit en passant. Je m’efforce aussi de décrypter les relations internationales sans parti pris, en toute objectivité. Je demeure quand même conscient que la neutralité absolue n’existe pas.

    En ce qui concerne la confrontation des idées, je suis toujours partant pour un débat, à la condition qu’il soit courtois et respectueux des opinions de chacun. Selon moi, le débat est une pratique sociale fondamentale en ce qu’il permet l’échange des connaissances et des points de vue. Le débat permet en outre de structurer sa pensée, de la modifier, de la raffiner pour permettre une compréhension plus large du sujet débattu. N’hésitez surtout pas à partager vos opinions sur ce blog. Il s’en trouvera plus enrichi.

  6. Nous avons déjà eu ce débat ensemble plusieurs fois MoqueurPoli et tu sais que je ne te suis pas totalement… Oui les médias sont parfois très approximatifs dans leur traitement de l’information, qu’il s’agisse de la hiérarchisation de l’actualité ou de la manière même dont ils parlent. Et bien sûr il y a aussi la pression exercée par la hiérarchie pour fournir de l’information accrocheuse mais peu stimulante sur le plan intellectuel.

    Mais lorsque l’on parle des « médias », il ne faut pas seulement penser à la PQN (Le Monde, Figaro, Libé…) et aux journaux télévisés qui ne sont que la partie visible de l’iceberg. Il y a aussi les autres émissions de TV, celles de la radio, la PQR (Ouest-France, la Voix du Nord…) et la presse magazine spécialisée ! Et certains journalistes font aussi leur travail correctement, n’oubliant pas de recouper leurs sources et en n’hésitant pas à interviewer des spécialistes sur le sujet ! Par exemple en matière d’actualité internationale, j’aime beaucoup le travail de Bruno Duvic (Et pourtant elle tourne sur France Inter, Zoom Europa sur Arte).

    L’intérêt des blogs c’est justement de pouvoir mettre en lumière cette information souvent trop rare, de s’affranchir des contraintes (budget, temps, espace de diffusion) et de susciter le débat !

  7. Bonjour Titem. Je suis d’accord avec vous, en effet nombre de journaux spécialisés existent et permettent à qui veut d’avoir une information plus subtile, complexe et assurée, avec une confrontation entre experts. Néanmoins, force est de constater que la doxa, qui s’exprime dans les sondages qui (malheureusement) influencent de plus en plus les politiques n’a accès qu’aux informations sursimplifiées et imprécises des journaux du 20h. J’espère en effet que de plus en plus de citoyens pourront accéder à ces informations, malheureusement trop coûteuses.

    Pour répondre à Moqueur Poli, je ne serai jamais, discourtois ou impoli envers une personne avec qui je débas.

    Bien à vous, amicalement,
    Tom.

  8. 8 Alex

    Bravo pour ce site qui relativise en effet le discours médiatique. Il y a cependant des limites au relativisme. Certes les 4 candidats faisaient tous partie du sérail, mais deux d’entre eux (Mousavi et Karoubi) représentent la tendance favorable à l »ouverture à l’occident, alors que les 2 autres représentent l’aile dure anti-occidentale, soutenue par la Russie (où Ahmadinejad ‘est rendu 2 jours après son « élection »). Et, pour avoir vécu en Iran avant et après l’élection du réformateur Khatami, je peux témoigner qu’il y a de grosses différences dans la vie quotidienne. On peut supposer qu’en présentant deux réformateurs de poids à peu près égal, et deux conservateurs dont un à peu près insignifiant, Khamenei pensait que « son » candidat l’emporterait haut la main, mais qu’il s’est trompé, d’où la fraude massive et le coup d’état au soir des élections (lorsque les bassidjis ont pris la place de fonctionnaires du ministère de l’intérieur au bureau de centralisation des résutats)

    Ahamdinejad est peut-être Docteur en Génie Civile mais il faut savoir qu’en Iran, 20 % des diplômes universitaires sont réservés aux basijis et aux familles « méritantes », ce qui relativise la valeur du diplôme d’Ahamdinejad. Ahamdinejad est aussi proche de la secte des Hojjatieh, fondée pour contrer la religion Bahaï mais dont l’un des objectifs est de préparer le retour du 12ème imams. L’ayatollah Khomeyni avait demander à cette secte de s’auto-disoudre, mais il semble qu’elle ait repris de la vigueur depuis quelques années.
    D’autre part, si Ahmadinejad est un sous-fifre de Khamenei, l’histoire du monde est riche de cas où les pantins sont devenus les maîtres (à commencer par Hitler que la droite allemande pensait pouvoir instrumentaliser avant 1933). Le véritable mentor religieux d’Ahmadinejad est l’Ayatollah Mezbah Yazdi, grand militant anti-intellectuel (« les intellectuels sont des suppôts de Satan »), et pour qui tout ce que la morale réprouve habituellement est bon, dès lors que celà peut contribuer à l’islamisation du monde. Enfin Ahamdinejad est un Passdaran, membre d’une armée qui est un état dans l’état et qui a parfois la tentation de remplacer la dictature religieuse par une dictature militaire.


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