Géopolitique de l’Union européenne, de Sylvain Kahn

08Juil09

Geopolitique de l'Union européenneL’Union européenne est une expérience unique: des nations souveraines ont choisi de mutualiser une part de leurs prérogatives au sein d’une structure politique inédite. L’ouvrage présente l’histoire de ce projet géopolitique partagé puis analyse les visions nationales (française, britannique, allemande) qui en ont impulsé la réalisation. Il expose aussi les défis actuels majeurs: l’élargissement est-il une fuite en avant ? Quels rapports l’Union européenne entretient-elle avec le reste du monde ? Cette mise en perspective de la construction européenne satisfait aux attentes des étudiants de l’université, des IEP et classes préparatoires ainsi que du citoyen éclairé.

Rarement un livre sur l’Europe ne m’aura autant fasciné que celui-ci.  L’ouvrage est un vrai tour de force, un exploit de la première heure. En seulement 128 pages, l’auteur parvient à livrer une analyse des plus fines de la construction européenne, de sa création et de son historique, de ses enjeux et de ses problématiques.

Détaillé, articulé, dense, l’essai de Sylvain Kahn fait plaisir à lire. Il présente une image à la fois pragmatique et réaliste de l’Europe qui se fait,  loin des clichés politiques habituels qui cristallisent souvent, à droite comme à gauche, les faux-débats. N’en déplaise à ses thuriféraires ou à ses contempteurs, l’Europe n’est ni une nécessité ni une fatalité, encore moins une mécanique. Pour l’auteur, la construction européenne est avant tout un projet politique unique dans l’espace et l’histoire du monde: c’est la seule entreprise existante par laquelle des pays souverains ont décidé de mettre en commun des pans entiers de leur souveraineté, de renoncer à la guerre et – pour partie – à leurs frontières.

Kahn affirme que l’Union européenne est une association d’Etats souverains ayant conclu entre eux un traité international. Construction diplomatique par excellence, l’Europe du XXIe siècle est tout d’abord la résultante d’objectifs et d’actes de politique étrangère menés par des Etats souverains. On peut avoir tendance à voir en l’Union européenne le témoignage implacable du triomphe de la concorde et de la fraternité qui se serait emparé des peuples européens sur les décombres et les ruines de la seconde guerre (à l’image des paroles de l’hymne national européen).

Mais l’histoire est beaucoup plus complexe et des intérêts éminemment stratégiques et géopolitiques ont concouru à la création de ce que Jacques Delors a surnommé un OPNI (Objet politique non identifié). La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, parmi d’autres, ont pu comprendre ici et là que la meilleure façon de défendre leurs intérêts particuliers était de les mutualiser au sein d’une entité politique originale.

Chemin faisant, l’Europe s’est élargie, car le projet géopolitique qu’elle porte a été fondé dès le départ sur un processus d’englobement par attraction et association, un processus conçu pour rendre la conflictualité sinon impossible du moins impensable parmi les Etats membres. Ce volontarisme européen avait – et a encore de nos jours – pour motif la peur: celle du cauchemar des deux guerres mondiales et celle d’une extension du communisme, par le passé; celle de l’épuration ethnique (Balkans, années 90) plus récemment.

Cette logique d’élargissement dans la construction européenne ferait de l’Union européenne un projet géopolitique d’inspiration kantienne. Selon Kahn, l’esprit de la construction européenne se retrouve dans le célèbre opuscule « Vers la paix perpétuelle » que publia Kant en 1795. Ce que visait Kant dans sa condamnation de la guerre, ce n’était pas seulement un monde sans conflit armé mais bien une situation dans laquelle les Etats auraient cessé de choisir les critères de « rapport de force » et de « domination » dans la pratique de leur politique étrangère. En ne nommant aucun pays et en n’incluant aucun critères de localisation, les critères de Copenhague explicitent et confirment le parti pris kantien du projet politique européen.

L’auteur se demande ainsi pourquoi le projet d’alliance entre des Etats qui bannissent l’état de guerre de leurs relations buteraient-ils sur des limites de relief ou de localisation. Jusqu’à présent, souligne-t-il, la paix au rendez vous. En outre, il existe en Europe comme un effet de cliquet: une fois un pays entré dans l’UE, aucun retour en arrière ne se produit. D’autant plus que les options de désengagement communautaire sur certains pans de souveraineté (opting-out) sont possibles grâce à une configuration à géométrie variable de l’entité politique européenne. En découle pour lui l’intérêt de l’Europe à intégrer la Turquie dans son sillage politique.

Dans le dernier chapitre de son ouvrage, Sylvain Kahn aborde le débat du devenir de l’Europe. S’il est évident que l’Europe à 27 – voire plus – est différente que l’Europe à 6, les divergences internes entre Etats membres ne remettent aucunement en cause le projet politique. Kahn observe de manière intéressante à quel point les Européens ont tendance à insister sur les dysfonctionnements du système européen alors que le reste du monde envie souvent leur réussite et leur unité sans faille dans l’aventure communautaire, aventure que tentent de reproduire les pays africains (Union africaine) et sud-américains (Mercosur). Intrinsèque à l’élargissement, l’élargissement de l’UE pose la question du nombre, du dynamisme du système communautaire et de son fonctionnement institutionnel. Mais, selon Kahn, ces questions sont souvent de faux-débats (configuration fédérale ou intergouvernementale, démocratisation des institutions, menace des égoïsmes nationaux) qui ne sauraient dénaturer le projet kantien.

L’UE, puissance alternative ou alternative à la puissance ? Quoiqu’il en soit, l’Union européenne a aujourd’hui étendu son halo de paix à ses portes. D’après l’auteur, elle y serait parvenue en inspirant ses actions de politiques étrangères des valeurs et des convictions qui ont présidé à sa construction, c’est-à-dire, en mutualisant les intérêts particuliers de chacun, en renonçant en profondeur à l’état de guerre entre les nations, en défendant une pratique originale des relations internationales moins strictement fondée sur la balance du pouvoir. Loin de croire que cette conception inédite devrait rester circonscrite aux seuls pays du continent européen, Kahn termine son ouvrage en souhaitant, au contraire, que de nombreux peuples s’en inspirent et s’approprient l’exemple européen.

Cet ouvrage est l’antidote idéal pour les citoyens de l’Europe qui se plaignent de ne pas être assez informés sur la construction communautaire. Fluide et assez facile à lire, ce livre transporte le lecteur à travers l’aventure communautaire, expliquée et racontée de manière brillante et concise. Un indispensable pour quiconque souhaite mieux connaître l’Europe sous tous ses angles.

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