Le BRIC, vers une nouvelle gouvernance internationale

12Juil09

Largement occulté par le tumulte des manifestations en Iran, l’évènement n’aura suscité au final que très peu d’intérêts auprès des médias et des experts internationaux. C’était pourtant un rendez-vous historique de première importance qui jetait officiellement les bases d’une nouvelle alliance géopolitique, reflet majeur d’un nouveau rapport de force sur la scène internationale. Le 16 juin dernier, le président russe Dmitri Medvedev recevait à Ekaterinbourg ses homologues chinois, indien et brésilien pour le premier sommet du BRIC – acronyme désignant le groupe de pays formé par le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Prospérité, enjeux et perspectives d’un concept géoéconomique.

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D’abord imaginé par l’économiste Jim O’Neill en 2001 puis plus sérieusement étudié dans un rapport de la banque d’investissement Goldman Sachs publié en 2003, le terme BRIC désignait à l’époque les quatre principales économies émergentes dont la croissance économique devaient remodeler le paysage économique mondial et même dépasser, à l’horizon 2050, la plupart des économies des pays occidentaux (Etats-Unis, Japon, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie). Parce qu’il mettait un nom sur une réalité économique objective et pertinente, ce concept informel a connu un franc succès jusqu’à devenir très récemment une évidence pour les dirigeants russe, brésilien, indien et chinois.

BRICIl faut dire que l’influence internationale de ces anciens pays en voie de développement a augmenté de manière exponentielle au cours des dernières années. L’importance économique du quartette n’est plus à démontrer depuis la signature commune d’un accord commercial et de coopération en 2002. Avec un taux de croissance moyen de +10,7% entre 2006 et 2008 et un PIB cumulé d’environ 8 860 milliards de dollars en 2008, les économies du BRIC sont aujourd’hui les plus performantes et les plus compétitives de la planète. Concentrant près de 40% de la population mondiale, ce bloc économique profite également de l’arrivée massive d’investisseurs et d’entrepreneurs étrangers attirés par le faible coût de sa main-d’œuvre et/ou l’absence notoire de contraintes syndicales ou de normes du travail. Cet environnement propice aux investissements contribue en grande partie au développement et à la croissance fulgurante du BRIC.

bric2Cette montée en puissance économique s’accompagne de la volonté de faire contrepoids, sur le plan politique, à l’hégémonie occidentale, et en particulier celle des Etats-Unis, dans les décisions politiques et économiques mondiales. Première revendication: une meilleure représentation au sein des institutions internationales. Dans ce cadre, le Brésil a accordé pour la première fois un prêt de 10 milliards de dollars au Fonds monétaire international (FMI) une semaine avant le sommet. Un coup médiatique savamment orchestré par Brasilia qui souhaite ainsi revendiquer un rôle plus important au sein de cette enceinte internationale en témoignant de l’évolution de sa situation économique. Pékin et Moscou n’ont pas tardé non plus à faire des annonces dans le même sens et ont accordé des prêts respectifs de 50 et 10 milliards de dollars au FMI. D’autre part, le BRIC critique vivement la suprématie du dollar dans les échanges mondiaux et revendique la Devises étrangèrescréation d’un nouveau système monétaire international pour pallier la volatilité actuel du billet vert, constante source d’inquiétude pour la Chine qui détient d’importantes réserves monétaires en dollars. C’est dans ce but précis que Pékin et Brasilia ont signé un accord qui leur permettra à l’avenir de réaliser l’ensemble de leurs échanges bilatéraux avec leurs devises nationales. Le quartette envisage d’ailleurs l’idée de s’acheter mutuellement des obligations afin de conforter leurs propres monnaies.

Bien qu’unis par une communauté d’intérêts, les quatre grandes puissances présentent toutefois d’importantes disparités Pauvreté en Chineéconomiques et politiques qui pourraient à moyen terme mettre un frein à cette alliance de circonstance. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine ont tous été durement touchés par la crise économique et financière, mais à des degrés divers. Si la Chine, le Brésil et l’Inde s’en sortent relativement bien, ce n’est pas le cas de la Russie qui a subi une forte dépréciation de sa monnaie. Il en va de même pour la croissance économique dont le rythme est différent d’un pays à l’autre. Selon les dernières estimations de croissance de la Banque mondiale, Pékin (+6,5%) et New Delhi (+5,9%) devraient connaître une hausse appréciable de leur PIB en 2009 alors que Brasilia (-1,1%) Pauvreté en Indeet Moscou (-7,5%) devraient s’attendre à une contraction plus ou moins  importante de leur économie. Enfin, d’aucuns avoueront que les standards politiques sont pour le moins divergent au sein du BRIC: démocratie multiraciale au Brésil, démocratie des castes en Inde, dirigisme en Russie, autoritarisme en Chine. Ces considérations économiques et politiques ne sauraient toutefois remettre en question une alliance hautement symbolique, économiquement profitable à tous, qui s’inscrit dans la stratégie tous azimuts des diplomaties brésilienne, russe, chinoise et indienne.

BrasiliaPour le Brésil, la perspective d’une alliance économique avec les trois géants eurasiatiques est plus que séduisante. Cette coopération peut permettre à Brasilia de pérenniser l’écoulement d’une production agricole riche et variée (café, soja, sucre, éthanol, bœuf, poulet, tabac, jus d’orange) à même de nourrir la population du BRIC. Principal moteur de la croissance économique brésilienne, le secteur agroalimentaire représente environ 40% des exportations totales du Brésil. Depuis 2001, l’agriculture brésilienne a assisté à une véritable explosion de ses exportations qui ont progressé de près de 15% par an en moyenne. En 2006, le solde des échanges agroalimentaires s’élevait déjà à 42,7 milliards de dollars. La canne à sucre peut également jouer un rôle clé dans le domaine du développement durable, notamment avec la production de carburants renouvelables. En outre, le Brésil exporte des matières premières (pétrole, acier, aluminium) essentielles pour le développement économique du BRIC.

MoscouPour la Russie, l’utilité d’une coopération économique au sein de ce bloc doit se comprendre à la lumière de ses enjeux énergétiques. Premier exportateur de gaz naturel et second exportateur de pétrole après l’Arabie saoudite, Moscou souhaite diversifier ses exportations de pétrole et de gaz qui dépendent presque entièrement de ses clients européens (Union européenne) et ex-soviétiques (Ukraine, Biélorussie, Arménie, Kazakhstan). Dans ce cadre, les marchés brésilien, indien et chinois sont susceptibles d’offrir à Moscou de nouvelles perspectives commerciales pour l’écoulement de ses hydrocarbures. D’autre part, le BRIC représente un marché rentable non négligeable pour l’industrie de l’armement russe (armes, assistance et formation militaire) dont l’évolution croissante ces dernières années confirme sa vitalité retrouvée depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Le carnet de contrats de la Russie dans ce secteur a d’ailleurs atteint les 30 milliards de dollars en mars 2007. Les livraisons d’armes russes à l’export représentaient environ 30% des exportations mondiales d’armes en 2006, plaçant Moscou au premier rang dans le domaine, ex aquo avec Washington.

New DelhiPour l’Inde, la participation du pays au sein du BRIC relève avant tout d’un calcul économique visant à s’assurer de nouveaux débouchés pour ses exportations de produits «high-tech». En effet, le sous-continent indien est devenu en moins d’une décennie la plaque tournante du secteur des NTIC – notamment dans les domaines de l’aérospatiale, de la biochimie pharmaceutique et des logiciels informatiques. Pierre angulaire de l’économie indienne, Bangalore, la « Silicon Valley » indienne, est aujourd’hui l’un des pôles de haute technologie les plus attractifs de la planète. New Delhi pourrait ainsi profiter de son expertise technologique pour prendre de nouvelles positions sur les marchés russe, chinois et brésilien. Dans le même ordre d’idées, les perspectives sont toutes aussi lucratives pour ses produits manufacturés. Fort de ses 38 millions d’employés, le textile indien représente près de 20% de la production industrielle indienne et plus de 30% des exportations totales du pays. Bien que la croissance actuelle du secteur ait récemment été limitée par sa fragmentation, sa faible productivité, son obsolescence et la concurrence chinoise, le secteur demeure dynamique grâce aux nombreuses subventions accordées par le gouvernement de New Delhi.

PékinL’intérêt de la Chine pour le BRIC s’explique par la volonté de s’imposer sur l’échiquier commercial international en renforçant ses liens avec un marché rentable pour ses exportations de biens. Depuis l’alimentation jusqu’à l’habillement, en passant par les jouets, l’ameublement ou l’électroménager, la Chine est dorénavant présente sur tous les fronts commerciaux. Une main-d’œuvre surabondante et bon marché, des moyens de production infinis, une devise dévaluée et des investissements étrangers importants ont été les principaux catalyseurs de l’explosion des exportations chinoises depuis la fin des années 1990. En 2008, Pékin s’est placé au second rang mondial des pays exportateurs (derrière l’Allemagne mais devant les Etats-Unis). Véritable locomotive du BRIC, l’empire du Milieu compte ravir d’ici l’année prochaine la première place du podium pour se positionner en leader du commerce mondial. Bien que lourdement affectées par la crise, les exportations chinoises se sont soldées à 3 350 milliards de dollars en 2008, soit une augmentation de 2,5% par rapport à l’année précédente. La Chine table même sur une croissance de 15% de ses exportations en 2009.

BRIC/Pays aux économies complémentaires, le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine pourraient tirer profit d’une spécialisation ricardienne de leurs productions. Brasilia et Moscou seraient ainsi les principaux fournisseurs de matières premières au sein du nouveau bloc économique; le Brésil assurerait l’approvisionnement en produits agroalimentaires, la Russie garantirait le ravitaillement en gaz et en pétrole. Pékin et New Delhi soutiendrait quant à eux la production de services et de produits finis. L’Inde offrirait ses compétences techniques et son savoir-faire technologique alors que la Chine fournirait ses produits manufacturés. Sur le plan politique, l’interdépendance des quatre géants est également incontestable. Deux Conseil de sécurié de l'ONUpuissances (Russie, Chine) possèdent un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations-Unies alors que les deux autres (Brésil, Inde) n’en disposent pas. En se rapprochant de Pékin et de Moscou, Brasilia et New Delhi espèrent les convaincre de la nécessité d’engager des réformes au sein de l’ONU. De même, les trois puissances eurasiatiques possèdent l’arme nucléaire contrairement au Brésil qui ne la possède pas. Ce dernier pourrait cependant profiter de la technologie de ses alliées dans des projets militaires ou de sécurité commune.

Bric Flag

En Russie, le premier sommet du BRIC sonne comme la fin d’une époque, celle de la suprématie occidentale. Il ne faut toutefois pas s’y méprendre: il ne s’agit point là d’une croisade contre l’Occident. Malgré leurs revendications, le BRIC ne cherche pas à se placer en adversaire de la mondialisation. Il propose bien au contraire un nouveau modèle de gouvernance internationale, une autre mondialisation. Plus juste, plus diversifiée, plus schématique et respectueuse des rapports de force actuels.

nnent ainsi de signer un accord inédit visant à réaliser l’ensemble de leurs échanges bilatéraux avec leurs monnaies nationales. Plus globalement, les pays du BRIC veulent « diversifier davantage » le système monétaire international. Ils envisagent l’idée d’une monnaie de référence supranationale, à la manière des droits de tirage spéciaux (DTS) émis par le FMI. Le
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4 Responses to “Le BRIC, vers une nouvelle gouvernance internationale”

  1. Voilà une vue d’ensemble géo-économique vraiment intéressante !

    Il y aura certes de la croissance en Chine cette année, mais celle-ci sera insuffisante pour maintenir l’équilibre fragile de sa société : on prévoit 20 millions de chômeurs en plus, un renversement de l’exode rural qui déstabilisera encore plus les campagnes chinoises…

    D’un point de vue culturel, comme tu le dis les relations de ces pays ne sont pas animées par un anti-occidentalisme, mais ont-ils réellement la même vision du Monde ? Jusqu’à quel point peuvent-ils s’entendre ? Que parmi ces pays, les Etats dotés de l’arme nucléaire puisse accorder leur protection à celui qui ne l’a pas (le Brésil) me paraît à ce titre une perspective de très long terme !

  2. Autre chose qui me vient avec notre conversation, « Largement occulté par le tumulte des manifestations en Iran… » Si seulement ! Si seulement les médias avaient continuer à réserver leur temps d’antenne à ce qui se passe en Iran ! Mais non !

    On n’a pas parlé de ce sommet, mais si seulement les médias avaient couvert le coup d’Etat au Honduras, le conflit entre Hans et Ouighours dans le Xinjiang chinois (et pas seulement pour dire « ils se tapent dessus il y a eu des morts »)…

    Non, à la place, on a eu le droit à du Michael Jackson jusqu’à plus soif (à quoi ça nous sert de savoir qui va garder ses enfants ou où il va être enterré ?) ou les accidents d’avion, le sujet dont on reparle chaque été parce que les Français partent en voyage et où il suffit de recycler d’anciens sujets sur « la sécurité » et les « listes noires ».

  3. 3 moqueurpoli

    Bonjour Titem,

    Heureux de voir que mon article ait pu t’intéresser. La croissance risque fort bien de fléchir cette année mais, globalement, elle s’en sort pas mal contrairement aux trois autres puissances (je pense surtout à la Russie). En ce qui concerne leur vision du monde, il est évident que Brésiliens, Chinois, Indiens et Russes n’auront jamais la même. La question se posera peut-être à long terme et viendra remettre en cause cette alliance de circonstance. Pour l’heure, ce sont les perspectives économiques, énergétiques et commerciales qui animent les relations du quartette. Et pour le nucléaire, je m’excuse si je me suis mal exprimé dans ma note. Je pensais surtout à l’appui commercial (dans le nucléaire civil, pas forcément militaire !).

  4. 4 moqueurpoli

    Re Thibaut:

    Un journal doit vendre s’il compte survivre dans un monde surmédiatisé ! Et j’imagine qu’un « Michael Jackson » mort fait certainement plus vendre qu’un Honduras ou qu’une Ouïgourie en révolution… Constat accablant: ce n’est pas tout le monde qui s’intéresse aux relations internationales ou à la politique en général. Certains trouvent que « ça ne sert à rien ». Nous, étudiants de science po ou de géopolitique et/ou citoyens éclairés, formons une petite communauté minoritaire.


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