Géopolitique des murs: entre illusion et impuissance

09Nov09

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’effondrait sous les coups de pioche d’Allemands enthousiastes. A n’en pas douter, pensait-on alors, la chute de ce mur en entraînerait d’autres. Or, il n’en est rien et, vingt ans plus tard, de nouveaux murs, en acier ou en béton, s’érigent toujours aux quatre coins de la planète.

Eco-frontière de Santa MartaAinsi, en juin dernier, Sérgio Cabral Filho, le gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro, au Brésil, a mis en place un programme de construction de plusieurs murs en béton autour des bidonvilles de l’ancienne capitale brésilienne. Au final, huit favelas – dont celle de Santa Marta (à droite) – devraient être emmurées d’ici 2011. Officiellement, l’objectif recherché est de prévenir la dégradation de l’environnement (déforestation, mauvais traitement des déchets, glissements de terrain) en stoppant la progression de ces quartiers défavorisés situés à proximité de zones de préservation environnementale. Mais les habitants des favelas concernées perçoivent mal ces « éco-frontières » qu’ils voient comme un moyen de les tenir à distance des quartiers les plus aisés.

Mur de BerlinDans un monde de plus en plus globalisé, où les repères identitaires traditionnels sont constamment remis en cause, la tentation est forte de se replier sur soi afin de retrouver du sens et se donner l’illusion de contrôler un environnement que l’on a du mal à appréhender et à comprendre. Depuis le début du XXIe siècle, la multiplication des murs s’explique par l’obsession sécuritaire. Il ne s’agit plus, comme par le passé, de bloquer des armées aux frontières mais de contrer des menaces asymétriques, transfrontalières et bien souvent déterritorialisées comme le terrorisme, l’immigration illégale, le crime organisé ou le trafic de drogue.

En dépit des dépenses significatives (le projet carioca devrait coûter 14 millions d’euros), la construction d’un mur a donc pour objectif politique de rassurer une opinion publique traumatisée qui veut des résultats concrets et rapides. Plutôt que de résoudre le problème, on préfère le contourner et le contenir en construisant un mur.

Mur de séparationA court terme, les murs remplissent leurs fonctions de protection et de sauvegarde qui leur ont été attribuées. Le mur de Berlin a mis fin à la fuite des Allemands de l’Est vers l’Ouest. Le Berm sarahoui a obligé le Front Polisario à cesser leurs opérations militaires sur les grandes villes marocaines. Le mur de séparation israélien (à droite) a permis une diminution significative du nombre d’attentats à la bombe commis par des kamikazes palestiniens. Le barrage électrifié érigé au Cachemire a permis aux autorités indiennes de contrer les infiltrations de militants djihadistes venues du Pakistan. La surrévaluation des barrières de Melilla et de Ceuta a pratiquemment stoppé l’immigration subsaharienne.

Mur de Berlin Mais l’efficacité de ces murs ne sont en réalité qu’apparente: les murs attisent aussi les contournements. Avec le temps, le franchissement d’un mur devient plus aisé. Les emmurés peuvent à loisir étudier le tracé du mur, identifier ses points faibles puis élaborer des stratégies de contournement. Plusieurs tunnels ont ainsi été creusés sous la frontière mexicaine de Nogales en Arizona. Les Palestiniens ont construit de nombreux tunnels sous le mur qui les sépare de l’Egypte. Le renforcement des barrières de sécurité de Ceuta et Melilla a déplacé les routes de l’immigration subsaharienne vers Malte, les îles Canaries et l’île de Lampedusa, en Italie.

Au-delà des exemples précités, les murs sont le symbole de l’impuissance. Impuissance des Etats face à des problèmes globaux qui les surpassent. Impuissance de la politique à régler les problèmes de fonds. Impuissance de la diplomatie à proposer des solutions de crise viables. L’édification d’un mur n’a jamais été une solution à un conflit; elle ne fait que le différer. Les murs ne parviennent qu’à maintenir un statu quo souhaité par les puissants du moment et qui ne fait qu’exacerber les tensions et entretenir un engrenage dangereux de méfiance et d’incompréhension. Les murs deviennent progressivement un facteur supplémentaire de conflit potentiel du fait des frustrations mutuelles qu’ils engendrent.

En construisant des murs, les hommes s’enferment dans des structures rassurantes qui ferment leur esprit à l’ouverture, à la différence, à la diversité, à la pluralité, au dialogue politique, social, économique ou culturel. Comme le disait si bien le physicien anglais Isaac Newton, les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts.

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4 Responses to “Géopolitique des murs: entre illusion et impuissance”

  1. Construit pour nous protéger, il nous donne des rêves d’évasion. C’est peut-être la seule bonne raison d’un mur.

  2. Bonsoir à vous, cela faisait un moment que je n’avais pas posté de commentaires combien même je passe régulièrement par ici!

    Concernant, la politique du mur, qui ne vise en définitive qu’à ce protéger de l’éventuel voire hypothétique danger que l’Autre présente pour soi, ce qui est philosophiquement idiot, car soi ne peut exister sans l’Autre, et s’en isoler, c’est rejeter ce contact qui pourrait faire que l’on puisse partager et apprendre à mieux se connaître tout en se respectant sans ni caricaturer ni s’imposer à l’Autre.

    Aussi la politique du mur, correspond-elle à un isolement, un enfermement, et comme tout repli sur soi il mène à sa fin, ceux qui érige des murs pour mieux s’isoler, parfois se défendre, certes, mais entre construire pour se protéger du danger inhérent à l’Autre et construire pour se protéger, s' »hermétiser  » par rapport à l’Autre il y a là la différence d’un abîme.

    Je corrobore donc tout à fait votre analyse de la chose, et en effet il est illusoire de voir dans le Mur de Berlin, l’unique mur qui devait tomber.

    Par ailleurs, il ne faut pas oublier les murs immatériels: mur de la pauvreté, de la connaissance, de l’indifférence, de l’intolérance…

    Bien à vous,
    Tom.

  3. 3 moqueurpoli

    Certains parlent de « rêves d’évasion » comme d’autres parlent de « vision cauchemardesque ». La seule raison d’exister d’un mur est de répondre à des attentes politiques sur le court terme. Un mur ne saurait résoudre un problème politique: il ne peut que le temporiser un certain temps. C’est une solution de courte vue qui, souvent, ne fait qu’exacerber l’antagonisme des protagonistes… En d’autres termes, c’est ce qu’on appelle la politique de l’autruche.

  4. 4 moqueurpoli

    Merci Tom pour ce commentaire.

    Il existe effectivement d’autres murs qui sont encore plus complexes que ceux dont je parle dans mon billet: ils sont invisibles, immatériels. Et ce sont pourtant les plus importants ! Le plus grand mur qui soit est sans doute l’intolérance, sous toutes ses formes. Elle interdit cette ouverture d’esprit tellement bienfaitrice. On peut être pauvre, handicapé, inculte mais tolérant. On peut avoir beaucoup d’argent, être très cultivé mais intolérant. La tolérance est la base de toute sagesse, que ce soit dans le catholicisme, le bouddhisme, l’islamisme ou le judaïsme… C’est la seule solution viable si l’on compte vivre en société.

    Merci encore,

    MoqueurPoli.


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