La Chinafrique, de Serge Michel et Michel Beuret

03Déc09

Par centaines de milliers, obéissant au mot d’ordre « Sortez ! » de Hu Jintao, les Chinois se ruent vers l’Afrique. Pour le pire parfois, pour le meilleur aussi. En échange de matières premières dont le continent noir regorge (pétrole, gaz, métaux, uranium, bois, poissons), la Chine intègre l’Afrique dans la mondialisation. Grâce à Pékin, l’Afrique vit un boom économique sans précédent concurrençant rudement les pays occidentaux. Qui sont ces aventuriers chinois ? Dans quels pays vont-ils ? Pour y faire quoi ? Quel est le secret de leur réussite ? Comment se passe la rencontre de ces deux mondes si différents ? Avec quelles conséquences sur les droits de l’homme et l’environnement ? Pour répondre à ces questions, les auteurs ont parcouru quinze pays, sillonnant tout le continent à la rencontre de cette « Chinafrique », des forêts ratiboisées du Congo aux rivages du Nigeria, des sables du Niger aux pipelines du Soudan, des souvenirs d’Egypte made in China aux restaurants gastronomiques de Douala, en passant par les chantiers d’Algérie. Cette édition est augmentée de chapitres inédits qui soulignent la contradiction parfois cynique de la main d’œuvre africaine, comme en Zambie, ainsi que la rivalité qui oppose désormais, en Afrique, la Chine et les Etats-Unis.

Continent ouvert à tous les vents et à tous les courants, objet de toutes les tentations et de toutes les tentatives, l’Afrique a souvent servi de terrain de jeu aux grandes puissances du XXe siècle. Le nouveau siècle qui s’ouvre ne devrait pas modifier cette donne, surtout que d’anciens joueurs reprennent contact avec cette terre de convoitises.

C’est le cas de la Chine dont le retour en force sur le continent africain fait l’objet de cet ouvrage riche en anecdotes, observations de terrain et autres références bibliographiques. D’une rare lucidité malgré un ton par trop journalistique, ce carnet de voyage met en lumière les enjeux de la politique africaine menée par Pékin au travers de diverses trajectoires d’immigrés chinois en Afrique. Sans parti pris, les auteurs – un correspondant et un grand reporter – pimentent leur récit de remarques personnelles ponctuelles qui offrent ainsi une vision éclairée de la stratégie chinoise en Afrique.

Selon Michel et Beuret, l’émergence d’un véritable « modèle chinois » de coopération avec l’Afrique, basé sur l’échange de matières premières contre des biens de consommation courante, s’inscrit dans le cadre plus large d’une stratégie de contournement ou d’affaiblissement des puissances occidentales, et plus particulièrement des Etats-Unis.

La Chine se pose ainsi en pourfendeur de l’ingérence et de l’universalisme des principes occidentaux. Elle rejette toute légitimité morale de l’Occident, qu’elle relève de la France, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. En Angola, au Soudan, au Congo, en Algérie, en Egypte (pour ne citer que ceux-là), l’Empire du Milieu préfère proposer un partenariat stratégique exempt de toute conditionnalité politique, d’après les préceptes du « consensus de Pékin ».

Le succès chinois en Afrique est une potion magique qui contient de nombreux ingrédients: indifférence sur la question des droits de l’homme et de la bonne gouvernance, présence de milliers de chantiers en construction ou en attente d’autorisation, développement de technologies simples mais parfaitement adaptées aux besoins de l’Afrique, etc. Ces ingrédients permettront, à terme, d’unifier l’Afrique, de permettre aux trains de rouler d’un rivage à l’autre; aux réseaux électriques, aux pipelines et aux capitaux de passer les frontières; aux personnes de circuler librement.

En Afrique, la « pax sinica » est en marche: l’intensité des relations de Pékin avec l’Egypte et le Soudan a sans doute contribué à faire baisser la tension entre ces deux pays; ses investissements è l’est du Congo neutralisent peu à peu les milices armées et les velléités d’intervention du Rwanda; ses projets d’infrastructures et de prospection pétrolières en Ouganda réduisent la capacité de nuisance des rébellions par des armées factices.

Pour toutes ces raisons, la Chine pourrait bien réussir là où l’Occident a échoué. Serge Mombouli, conseiller de la Présidence congolaise, affirme en ce sens: « les Chinois nous offrent du concret et l’Occident, des valeurs intangibles. Mais ça sert à quoi la transparence, la gouvernance, si les gens n’ont pas d’électricité, pas de travail ? La démocratie, ça ne se mange pas ».

Et pourtant, Serge Michel et Michel Beuret veulent croire que cet immense effort, ce grand bond chinois en Afrique porte paradoxalement en lui les germes de son échec. Car l’Afrique ne s’est jamais montrée tendre envers les grandes visions des nouveaux arrivants, qu’il s’agisse du Dr Livingstone au XIXe siècle ou du chanteur Bono au XXIe siècle. Même les Chinois commencent eux-mêmes à susciter de la méfiance et à rencontrer de la résistance: en Zambie, les sentiments anti-chinois ont failli faire tomber le gouvernement au pouvoir; en Angola, le gouvernement a brusquement annulé le contrat de la compagnie pétrolière chinoise Sinopec sans raison valable apparente.

Et les auteurs de penser qu’un échec de la stratégie chinoise en Afrique n’est pas exclu. Certains spécialistes de la question soulignent d’ailleurs l’idée que l’ancrage de Pékin sur le continent africain est récente et fragile. En outre, la Chine doit composer avec la compétition de plus en plus vive livrée par des puissances telles que l’Inde, le Brésil, la Russie ou encore la Corée du Sud.

Par ailleurs, jamais l’Occident ne s’est autant intéressé à l’Afrique que depuis que l’Empire du Milieu est partie à sa conquête. Américains, Européens, Japonais ou Australiens ont compris le message: si les Chinois se déplacent, prêtent, achètent, vendent, c’est qu’il doit y avoir un intérêt qu’eux-mêmes ont sous-estimé. A l’évidence, l’Afrique « vaut » quelque chose (!!!) et la ruée vers l’Afrique ne vient que de commencer. Excellente introduction à la géopolitique sino-africaine que je vous recommande vivement.

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