Berlin et le monde, d’Anne-Marie Le Gloannec

11Déc09

L’Allemagne tient une place à part en Europe et dans le monde. L’héritage de la Seconde Guerre mondiale n’y est pour rien, tant ce legs a inhibé les ambitions d’un pays divisé pendant quarante ans. Réunifiée en 1989, l’Allemagne est devenue le plus grand pays de l’Union européenne et a retrouvé sa capitale, Berlin. Elle a pu, surtout, recommencer à penser le monde et à s’envisager elle-même comme nation. Aujourd’hui, elle se découvre une liberté d’action, une responsabilité, une ambition, que ses errements passés empêchent cependant d’assumer pleinement. Car la volonté de rompre avec la lourde responsabilité « des pères », caractéristique de la génération soixante-huit, perdure et n’est pas exempte de culpabilité. L’Allemagne combine vraie appréciation de se valeur et doutes redoublés sur sa légitimité à l’exposer, à la faire valoir au reste du monde. Du coup, entre allégeance européenne, méfiance inédite envers l’allié américain, incertitudes sur les missions à confier à l’armée – la Bundeswehr – et conflit entre valeurs et pragmatisme à l’égard du géant russe, l’Allemagne réapprend la complexité d’un monde dont la guerre froide l’avait paradoxalement protégée.

Dans son ouvrage de synthèse, Anne-Marie Le Gloannec livre les grandes lignes stratégiques et les évolutions majeures de la diplomatie allemande depuis la réunification de l’Allemagne en octobre 1990. En moins de 200 pages, l’auteure parvient à retracer les étapes, recenser les écoles de pensée et identifier les acteurs de ce qu’elle appelle « la nouvelle politique étrangère allemande ».

De l’américanisation à l’européanisation de la société allemande, de la victimisation à la normalisation allemande, de l’irénisme à l’isolationnisme, en passant par les apories de la puissance économique et les impasses de la puissance militaire, cette étude académique propose une analyse fouillée des grands débats de politique étrangère qui traversent l’Allemagne depuis 1990, et, plus spécifiquement, depuis 1998, avec la venue au pouvoir du premier gouvernement de l’Allemagne réunifiée.

Selon Le Gloannec, l’Allemagne d’aujourd’hui est confrontée à plusieurs paradoxes, qui sont autant de débats qui grèvent la société allemande contemporaine: l’ouverture récente de l’Allemagne sur le monde s’accompagne aussi d’un repli identitaire des Allemands sur eux-mêmes; la fin de l’extraordinaire parenthèse du philo-américanisme amorce un certain éloignement des Etats-Unis dans ce pays; l’européanisme des Allemands se double souvent d’une hostilité apparente à une intégration européenne plus poussée dans certains domaines; la tentation de jouer le rôle de grande puissance est freiné par ce qui reste encore une grande timidité à employer la force.

Les débats sont complexes, contradictoires, introspectifs. Il ne faut pas oublier que l’actuelle république allemande est née du fait d’acteurs étrangers à elle: Berlin n’a que récemment recouvré sa souveraineté et son passé nazi continue de le hanter et de peser sur ses relations avec certains pays (Israël, Pologne, République Tchèque). En outre, ce pays exportateur est parfaitement conscient de ses faiblesses économiques, ce qui alimente le débat sur le rôle que peut ou que pourrait jouer l’Allemagne à l’ère de la mondialisation.

Avec la fin de la guerre froide, la diplomatie allemande a connu une cure de jouvence et se redéploie à la fois parce que les contraintes bipolaires ont disparu et parce que la globalisation économique et le nouvel interventionnisme politico-militaire de ce début de XXIe siècle la projettent de force sur la scène internationale. L’Allemagne n’en est pas pour autant devenue un acteur stratégique, c’est-à-dire un acteur qui penserait le monde de façon globale, en mettant en relation les divers volets de sa politique étrangère et de sa politique économique mondiale. L’Allemagne – pas plus que l’Union européenne – n’a, par exemple, ni de politique énergétique précise ni de politique vis-à-vis de la Chine.

Berlin n’est pas cette grande puissance, européenne ou mondiale, dont certains intellectuels et hommes politiques ont appelé de leur vœux au lendemain de la réunification. Même Gerhard Schröder, qui, le premier parla de son pays comme d’une « grande puissance », se corrigea quelques années plus tard en la qualifiant de « puissance moyenne ». Premier exportateur mondial après la Chine, l’Allemagne est plutôt une puissance moyenne engoncée dans une certaine langueur (anémie démographique, lenteurs bureaucratiques, lourdeur de l’Etat social) et tirée par le poids du passé qui ne cesse de la hanter et de miner la cohésion sociale. Contrairement à ce que certains auraient voulu croire, Berlin ne peut pas si facilement surmonter son passé, qu’il soit récent ou moins récent.

L’Allemagne est, à cet égard, à la fois plus ouverte que ne l’était la RFA et plus repliée sur elle-même. Sa classe politique manque quelquefois d’entregent international et l’horizon reste trop souvent limité à l’Europe. Ce repli sur soi est néanmoins nécessaire si les gouvernement successifs allemands entendent pallier les faiblesses économiques et démographiques inhérentes d’une Allemagne affaiblie par la crise économique.

En dépit de ces sonnettes d’alarmes, Anne-Marie Le Gloannec reste confiante quant au rôle international que l’Allemagne est appelée à jouer: Berlin donne d’ores et déjà une orientation décisive avec la Russie. L’Allemagne imprime également sa marque dans la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) avec sa participation à de nombreuses missions de l’Union européenne (Congo, Liban).

L’auteure conclut son analyse en préconisant pour la République allemande de nouvelles alliances, notamment avec les Etats-Unis et les pays du BRIC. Un ouvrage de référence pour comprendre la nouvelle diplomatie allemande. A lire absolument.

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