Tensions géopolitiques sous les tropiques

01Avr10

Aucun traité international n’aura autant soulevé de querelles et de litiges entre Etats que celui du droit de la mer. En fixant le statut juridique des différentes zones maritimes (mer territoriale, zone économique exclusive, plateau continental), la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay en 1984, a donné une impulsion nouvelle aux velléités expansionnistes et à la délimitation rigide des espaces maritimes.

A l’image de l’archipel japonais ou de l’Arctique, le bassin caribéen est lui aussi en proie à la résurgence des revendications frontalières maritimes. Outre la mainmise sur les ressources halieutiques et nutritionnelles dont recèlent la mer des Caraïbes, l’exploitation des ressources énergétiques et le contrôle des routes commerciales sont les principaux motifs incitant certains Etats du pourtour caribéen à contester la souveraineté d’un territoire ou d’une zone maritime. Petit panorama des revendications territoriales.

Malgré sa superficie de 5 km², l’île de Navasse (ci-contre) revêt une importance considérable pour la République d’Haïti qui revendique depuis plus de 150 ans la souveraineté de ce petit îlot aux Etats-Unis. La possession de cette île, située entre Haïti et la Jamaïque, permettrait aux Haïtiens d’accroître l’étendue de leur zone économique exclusive (ZEE) actuelle, aujourd’hui limitée du fait de la frontière terrestre avec la République Dominicaine et la proximité géographique des îles de Cuba, de la Jamaïque et des Bahamas. L’économie haïtienne locale pourrait en outre tirer profit d’une faune aquatique généreuse qui dynamiserait davantage son marché local. Occulté par le récent tremblement de terre, cet enjeu n’est pas perçu comme prioritaire par le gouvernement haïtien. De leur côté, les autorités américaines souhaitent maintenir leur présence dans une région hautement stratégique dans la lutte contre le trafic de drogue qui gangrène la région caribéenne.

Le partage des frontières terrestres et maritimes du golfe du Honduras (à gauche) opposent depuis le XIXe siècle le Belize et le Guatemala. Ce dernier revendique la totalité des possessions méridionales du Belize, soit la province de Toledo et les îles de Ranguana et Sapodilla. Le gouvernement guatémaltèque lorgne plus particulièrement le contrôle de ses deux îles qui pourraient à la fois permettre au pays d’élargir le périmètre de sa ZEE et de le doter d’un accès à la mer des Antilles. Depuis la reconnaissance officielle du Belize par le Guatemala en 1991, les discussions sont restées lettre morte, les concessions étant difficilement acceptables pour le Belize : pour pouvoir accorder au Guatemala un couloir maritime entre la mer territoriale du Belize et du Honduras, le Belize devrait renoncer à ses 12 milles de mer territoriale et les ramener à 3 miles.

De la même manière, la souveraineté de l’archipel colombien de San Andrés et Providencia (à droite) est remise en cause par le Nicaragua. Outre le potentiel touristique remarquable dont disposent ces îlots, les aspirations nicaraguayennes sont principalement dictées par un impératif économique, qui passe par l’extension de leur ZEE. Pour Managua, il s’agit d’ouvrir de nouvelles perspectives aux pêcheries et autres industries halieutiques dans un pays généralement reconnu comme l’un des plus pauvres d’Amérique latine. Le gouvernement colombien, quant à lui, n’a aucun intérêt à céder ces lopins maritimes qui lui appartiennent depuis 1928 et qui lui ont permis de bénéficier jusqu’à présent d’une manne considérable en matière de tourisme et de commerce de fruits. La perte de cette zone – stratégique pour le contrôle des routes commerciales en direction ou en provenance du Canal de Panama – désavantagerait par ailleurs la Colombie face à son rival vénézuélien.

Le golfe du Venezuela (ci-contre) présente une toute autre configuration géopolitique. Enjeu planétaire mondial et stratégique, le pétrole y est la principale source de tensions entre la Colombie et le Venezuela, tous deux non membres de la Convention sur le droit de la mer. La question de la délimitation de la frontière maritime colombo-vénézuélienne revêt donc ici une importance politique capitale. Il en va de la capacité des deux pays de peser d’un poids plus lourd dans le commerce mondial des hydrocarbures. Dans ce bras de fer entre Bogota et Caracas, le gouvernement vénézuélien est avantagé grâce à sa possession de la quasi-totalité du lac Maracaibo, où les réserves de pétrole sont les plus importantes.

Cocotiers, palmiers, plages de sable fin sur fond de ciel bleu… Derrière ce paysage idyllique se cache une réalité géopolitique plus préoccupante. Dans l’espace caribéen, les luttes d’influence pour le contrôle des espaces maritimes et de leurs ressources naturelles minent ponctuellement les relations entre Etats insulaires.

Ces tensions récurrentes sont un frein à l’établissement d’une coopération régionale durable dans des domaines aussi prioritaires que la protection de l’environnement maritime, la prévention des catastrophes naturelles ou encore la lutte contre le trafic de drogue. Si quelques initiatives ont déjà vu le jour, un règlement définitif de ces différends semble peu probable à moyen terme.

Pour aller plus loin:
* La Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer sur le site de l’ONU.
* L’Université de Caen propose un atlas de l’espace caribéen.
* Les Caraïbes dans la géopolitique mondiale, essai d’Eric Lambourdière et Al.
* L’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de SciencesPo Paris.

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