Les faux-semblants de Prague

10Avr10

Qualifiée d’importance historique et planétaire par la communauté internationale, la signature jeudi dernier à Prague de NEW START, le nouveau traité de réduction des armements stratégiques nucléaires entre les Etats-Unis et la Russie, ne doit pas occulter la modestie des objectifs qu’il fixe et les profondes divergences opposant ces deux pays dans le domaine de la sécurité. En outre, la tendance mondiale actuelle à la nucléarisation minimise la portée concrète de cet accord.

Il faut dire que l’instrumentalisation de cet évènement politique par le président des Etats-Unis a été totale. Tout d’abord, par le choix du lieu de sa signature. Celui-ci s’inscrit dans le symbolisme mystifié que semble affectionner le président américain. C’est effectivement à Prague qu’Obama avait prononcé il y a un an, le 6 avril 2009, son grand discours contre la prolifération nucléaire. Le choix de la date ne tient pas non plus du pur hasard : le traité entre les deux superpuissances nucléaires, dont les arsenaux représentent plus de 95 % de l’armement nucléaire dans le monde, se tenait à une semaine du Sommet sur la sécurité nucléaire que conviera Washington les 12 et 13 avril prochain.

Pour autant, la portée de ce traité n’en reste pas moins négligeable en termes stratégiques. Ainsi, l’accord de Prague prévoit une réduction de 30 % de l’arsenal atomique russe et américain. Il impose en outre une limite de 1550 ogives nucléaires opérationnelles pour chacune des parties, soit une baisse de 74 % des objectifs du premier traité START. En outre, l’accord ne tient pas compte des ogives nucléaires non déployées ou en attente de destruction qui représentent pourtant un arsenal beaucoup plus important. Enfin, ce pacte institue un plafonnement de missiles très élevé que ni la Russie ni les Etats-Unis ne dépasse actuellement.

Dans une autre mesure, les nombreux désaccords entre Américains et Russes en matière de sécurité risquent de faire avorter toute coopération nucléaire dans le cadre de ce nouveau traité. Après les trois accords START de 1991, 1993 et 1997 et l’accord SORT de 2002, la viabilité de cet énième traité de réduction des armements stratégiques nucléaires reste précaire du fait de la témérité politique des deux protagonistes. L’annonce du Secrétaire d’Etat américain à la Défense Robert Gates selon laquelle la signature du nouveau traité ne menaçait pas la capacité de la Maison Blanche à poursuivre son programme d’installation d’un bouclier antimissile en Europe est d’ailleurs venue jeter de l’huile sur le feu.

Destiné à contrer une attaque hypothétique de missiles iraniens, ce projet américain a pendant plus de 8 ans envenimé les relations entre Washington et Moscou, la Fédération russe jugeant que les missiles déployés étaient trop proche de ses frontières. Le Kremlin a d’ailleurs menacé plusieurs fois d’installer des missiles balistiques Iskander dans la région de Kaliningrad pour riposter à un tel déploiement américain à ses frontières. Les récentes négociations américaines en vue de remanier ce projet – qui pourrait finalement voir le jour en Roumanie ou en Bulgarie – a de nouveau suscité la méfiance des Russes, tant et si bien que ces derniers se sont réservés une voie de sortie du traité si jamais les Etats-Unis venaient à installer un bouclier antimissile dans un ancien pays satellite de l’ex-URSS.

Par ailleurs, le traité NEW START est en complet décalage avec le contexte géopolitique actuel dans lequel il s’inscrit: un contexte marqué par la nucléarisation tous azimuts. Depuis le début du XXIe siècle, de nombreux pays se sont effectivement lancés dans la « course au nucléaire ». L’Iran, la Corée du Nord, l’Algérie, le Brésil, l’Argentine, l’Egypte, l’Arabie saoudite, le Japon, la Suède ou encore la Finlande ont tous misé sur le nucléaire, tantôt à des fins militaires, dans le but d’acquérir des armes de destruction massive, tantôt à des fins pacifiques, pour développer leur industrie nucléaire civile. Cette expansion rapide de l’énergie nucléaire, militaire ou civile, présente des risques évidents de prolifération et de sécurité que le traité NEW START ne règle pas le moins du monde.

Au-delà de la symbolique que représente cet accord pour les relations russo-américaines, les tensions internationales sur les questions nucléaires pèsent sur la sécurité du monde. Bien qu’elle soit peu probable à l’heure actuelle, une aventure militaire nucléaire aurait des conséquences apocalyptiques sur l’écosystème de la planète. Tant que la communauté internationale n’aura pas établi de distinction claire entre nucléaire civil et nucléaire militaire, une épée de Damoclès planera sur le destin de l’humanité.

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