Asie centrale et Caucase: une sécurité mondialisée, de Gérard Hervouet

31Août11

Perçus le plus souvent comme décors lointains d’épopées romanesques peut-être improbables, l’Asie centrale et le Caucase ont longtemps échappé aux regards médiatiques et aux analyses documentées. L’invasion de l’Afghanistan aggrava le processus de déconstruction de l’Union soviétique; l’implosion de cette dernière provoqua le déclenchement de guerres civiles dans le Caucase et de profondes turbulences en Asie centrale. Sur cette toile de fond déjà brouillée, les attentats du 11 septembre 2001 ont alors entraîné les États-Unis dans un combat vengeur en Afghanistan. D’un seul coup, dans l’espace régional entier couvert par cet ouvrage, des enjeux encore flous se précisèrent. La visibilité des ramifications du terrorisme oblige les États à adopter de nouvelles postures. Dans l’amorce d’un nouveau «Grand jeu» diplomatique, les impératifs de sécurité internationale s’imbriquent dans la complexité des réalités ethniques et religieuses et les convoitises économiques s’attardent plus encore sur l’important potentiel énergétique et minier de la région. Cet ouvrage collectif analyse ces principaux enjeux ; il articule clairement les contributions des auteurs autour d’une problématique soulignant que la sécurité du Caucase et de l’Asie centrale est désormais mondialisée.

Bien que la publication de cette étude universitaire remonte à 2004, il est frappant de constater qu’elle demeure toujours d’actualité sept ans plus tard. C’est que la plupart des évènements donnés pour majeurs et qui se sont déroulés ces dernières années dans les régions de l’Asie centrale et du Caucase n’ont eu qu’un impact limité sur les principaux défis économiques et politiques auxquels sont encore aujourd’hui confrontés les pays centre-asiatiques et caucasiens. La révolution des tulipes du 24 mars 2005 et le renversement consécutif du président kirghize Askar Akaïev; la répression massive du gouvernement ouzbek à Andijan le 13 mai 2005 suite à une insurrection prétendument pacifiste; l’éclatement de la crise russo-géorgienne le 8 août 2008 en véritable conflit visant les républiques sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud; tous ces soubresauts politiques – à l’exception peut-être de l’entrée en vigueur du Traité de Semipalatinsk visant l’instauration d’une zone exempte d’armes nucléaires en Asie centrale – n’auront finalement que très peu modifié la donne géopolitique dans la sphère post-soviétique.

Bien au contraire, les évènements récents sont plutôt de nature à aggraver et à envenimer une situation très instable qui menace d’imploser à tout moment. Une répression politique massive à l’égard des opposants, une corruption endémique qui affecte l’ensemble des rouages de chaque Etat, une percée grandissante de l’extrémisme religieux au sein des populations locales, des litiges frontaliers toujours en suspens, des conflits sporadiques le plus souvent reliés à la question de l’eau ou à celle des ressources énergétiques et minières, un trafic de stupéfiants qui prolifère à partir de l’Afghanistan voisin et une imbrication complexe d’intérêts de puissances extérieures telles que la Russie, la Chine ou les Etats-Unis favorisent l’instabilité de l’Asie centrale et du Caucase, ce qui par le fait même hypothèque gravement l’avenir de la région. Une région qui à la lecture de ce livre est loin d’avoir complété sa transition post-soviétique.

L’approche multidisciplinaire de cet ouvrage académique permet de mieux appréhender la complexité des différents enjeux nationaux et régionaux ainsi que leurs ramifications à l’international. Ainsi, à la grille d’analyse de Peter Konecny et de Guy Morissette qui privilégie un cadrage historique (culture clanique pré-coloniale; legs de l’époque tsariste; héritage du soviétisme) se relaient celles de Frédéric Lasserre ou de Thomas Juneau, plus focalisées sur les aspects géopolitiques (ambition russe de reconquête d’une influence momentanément perdue; intérêts retrouvés de la Chine, de l’Iran et de la Turquie; intervention récente des États-Unis). Alors que Pierre Jolicoeur et Isabelle Facon préfère analyser les perspectives militaires et sécuritaires des conflits ethniques du Caucase (Tchétchénie, Nagorno-Karabakh, Ossétie du Sud, Abkhazie), Jeremy Gunn et Yuriy Matashev s’attardent sur les raisons de la montée de l’extrémisme islamique dans une région centre-asiatique pourtant peu éduquée en matière religieuse (répression du fait religieux et promotion de l’athéisme sous l’ère soviétique; syncrétisme culturel et cultuel). Enfin, Emmanuel Gonon et Jérôme Le Roy introduisent une clé de compréhension économique en mettant l’emphase sur les projets de coopération régionale (gestion des voies d’exportations des hydrocarbures; désenclavement régional en matière de transport routier, ferroviaire et maritime; naissance d’une nouvelle route de la soie). Ce tour d’horizon très instructif est présenté par Gérard Hervouet, professeur à l’Institut québécois des hautes études internationales de l’Université Laval à Québec.

L’analyse de Matashev sur les sources de l’islam radical en Ouzbékistan m’a parue la plus intéressante mais également la plus inquiétante. Il est effectivement alarmant d’observer à quel point la mouvance islamiste a pu gagner en popularité alors que l’islam ouzbek, longtemps isolé des grands centres religieux musulmans (Arabie saoudite, Iran) du fait de la domination tsariste puis soviétique, s’est toujours défini comme un mélange d’hanafisme, de soufisme et de pratiques folkloriques populaires qui remonte à l’époque pré-islamique. Historiquement ancrées en Asie centrale, ces diverses dimensions religieuses – que l’on décrit souvent comme rationalistes et pacifistes – sont de nos jours concurrencées par des doctrines beaucoup plus rigoureuses et rigoristes importées de l’étranger.

Selon l’auteur, la première infiltration du radicalisme religieux aurait touché la région à la suite de l’invasion par l’Union soviétique de l’Afghanistan en 1979: de nombreux ouzbeks ont été conscrits et ont dû aller se battre dans les rangs de l’Armée rouge d’où plusieurs sont revenus en croyant avoir davantage en commun avec leurs cousins musulmans qu’avec leurs compatriotes soviétiques, sans parler de ceux qui ont fait défection pendant le conflit ou qui sont revenus amers de l’expérience de s’être battus contre leurs coreligionnaires. En conséquence, plusieurs soldats d’ethnie ouzbèke seraient devenus plus sympathiques à la cause de ces Afghans qui menaient une guerre sainte contre les infidèles russes que ces Ouzbeks savaient déjà corrompus.

Suite à l’effondrement de l’URSS, de nombreux jeunes ouzbeks, désorientés par cette expérience afghane traumatisante, auraient fréquenté des madrasas islamistes en Afghanistan, au Pakistan et en Arabie saoudite grâce aux subventions significatives saoudiennes. Ces dernières auraient été également attribuées pour la construction de nouvelles mosquées et pour la distribution massive de littérature islamique dans le but principal de soutenir l’idéologie wahhabite du régime saoudien. Aussi, le Parti de la Liberté (Hizb-ut-Tahrir), le Parti de la renaissance islamique et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan ont-ils exercé un rôle majeur dans le développement de l’extrémisme religieux et du terrorisme en Ouzbékistan et, de manière plus générale, en Asie centrale.

Couplée à l’application d’une gestion stricte « à la soviétique » des questions religieuses, l’utilisation de méthodes très dures afin de supprimer la dissidence extrémiste (arrestations brutales et emprisonnements de masse, procès sommaires, contrôle de la presse religieuse, confiscation de la littérature islamique) a pu effectivement contribuer à radicaliser une population pauvre et à favoriser l’émergence de groupes islamistes voire terroristes. D’où la nécessité pour Matashev de la mise en oeuvre de réformes politiques promouvant la démocratie, les droits de l’homme et une liberté religieuse plus accrue. Cependant, en l’état actuel des choses, l’affaiblissement de la menace islamiste est loin d’être acquis pour le gouvernement ouzbek compte tenu de la répression étatique contre la mouvance islamiste, conséquence directe de la participation de l’Ouzbékistan à la lutte internationale contre le terrorisme.

Publicités


No Responses Yet to “Asie centrale et Caucase: une sécurité mondialisée, de Gérard Hervouet”

  1. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :