Qualifiée d’importance historique et planétaire par la communauté internationale, la signature jeudi dernier à Prague de NEW START, le nouveau traité de réduction des armements stratégiques nucléaires entre les Etats-Unis et la Russie, ne doit pas occulter la modestie des objectifs qu’il fixe et les profondes divergences opposant ces deux pays dans le domaine de la sécurité. En outre, la tendance mondiale actuelle à la nucléarisation minimise la portée concrète de cet accord.

Il faut dire que l’instrumentalisation de cet évènement politique par le président des Etats-Unis a été totale. Tout d’abord, par le choix du lieu de sa signature. Celui-ci s’inscrit dans le symbolisme mystifié que semble affectionner le président américain. C’est effectivement à Prague qu’Obama avait prononcé il y a un an, le 6 avril 2009, son grand discours contre la prolifération nucléaire. Le choix de la date ne tient pas non plus du pur hasard : le traité entre les deux superpuissances nucléaires, dont les arsenaux représentent plus de 95 % de l’armement nucléaire dans le monde, se tenait à une semaine du Sommet sur la sécurité nucléaire que conviera Washington les 12 et 13 avril prochain.

Pour autant, la portée de ce traité n’en reste pas moins négligeable en termes stratégiques. Ainsi, l’accord de Prague prévoit une réduction de 30 % de l’arsenal atomique russe et américain. Il impose en outre une limite de 1550 ogives nucléaires opérationnelles pour chacune des parties, soit une baisse de 74 % des objectifs du premier traité START. En outre, l’accord ne tient pas compte des ogives nucléaires non déployées ou en attente de destruction qui représentent pourtant un arsenal beaucoup plus important. Enfin, ce pacte institue un plafonnement de missiles très élevé que ni la Russie ni les Etats-Unis ne dépasse actuellement.

Dans une autre mesure, les nombreux désaccords entre Américains et Russes en matière de sécurité risquent de faire avorter toute coopération nucléaire dans le cadre de ce nouveau traité. Après les trois accords START de 1991, 1993 et 1997 et l’accord SORT de 2002, la viabilité de cet énième traité de réduction des armements stratégiques nucléaires reste précaire du fait de la témérité politique des deux protagonistes. L’annonce du Secrétaire d’Etat américain à la Défense Robert Gates selon laquelle la signature du nouveau traité ne menaçait pas la capacité de la Maison Blanche à poursuivre son programme d’installation d’un bouclier antimissile en Europe est d’ailleurs venue jeter de l’huile sur le feu.

Destiné à contrer une attaque hypothétique de missiles iraniens, ce projet américain a pendant plus de 8 ans envenimé les relations entre Washington et Moscou, la Fédération russe jugeant que les missiles déployés étaient trop proche de ses frontières. Le Kremlin a d’ailleurs menacé plusieurs fois d’installer des missiles balistiques Iskander dans la région de Kaliningrad pour riposter à un tel déploiement américain à ses frontières. Les récentes négociations américaines en vue de remanier ce projet – qui pourrait finalement voir le jour en Roumanie ou en Bulgarie – a de nouveau suscité la méfiance des Russes, tant et si bien que ces derniers se sont réservés une voie de sortie du traité si jamais les Etats-Unis venaient à installer un bouclier antimissile dans un ancien pays satellite de l’ex-URSS.

Par ailleurs, le traité NEW START est en complet décalage avec le contexte géopolitique actuel dans lequel il s’inscrit: un contexte marqué par la nucléarisation tous azimuts. Depuis le début du XXIe siècle, de nombreux pays se sont effectivement lancés dans la « course au nucléaire ». L’Iran, la Corée du Nord, l’Algérie, le Brésil, l’Argentine, l’Egypte, l’Arabie saoudite, le Japon, la Suède ou encore la Finlande ont tous misé sur le nucléaire, tantôt à des fins militaires, dans le but d’acquérir des armes de destruction massive, tantôt à des fins pacifiques, pour développer leur industrie nucléaire civile. Cette expansion rapide de l’énergie nucléaire, militaire ou civile, présente des risques évidents de prolifération et de sécurité que le traité NEW START ne règle pas le moins du monde.

Au-delà de la symbolique que représente cet accord pour les relations russo-américaines, les tensions internationales sur les questions nucléaires pèsent sur la sécurité du monde. Bien qu’elle soit peu probable à l’heure actuelle, une aventure militaire nucléaire aurait des conséquences apocalyptiques sur l’écosystème de la planète. Tant que la communauté internationale n’aura pas établi de distinction claire entre nucléaire civil et nucléaire militaire, une épée de Damoclès planera sur le destin de l’humanité.

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Aucun traité international n’aura autant soulevé de querelles et de litiges entre Etats que celui du droit de la mer. En fixant le statut juridique des différentes zones maritimes (mer territoriale, zone économique exclusive, plateau continental), la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay en 1984, a donné une impulsion nouvelle aux velléités expansionnistes et à la délimitation rigide des espaces maritimes.

A l’image de l’archipel japonais ou de l’Arctique, le bassin caribéen est lui aussi en proie à la résurgence des revendications frontalières maritimes. Outre la mainmise sur les ressources halieutiques et nutritionnelles dont recèlent la mer des Caraïbes, l’exploitation des ressources énergétiques et le contrôle des routes commerciales sont les principaux motifs incitant certains Etats du pourtour caribéen à contester la souveraineté d’un territoire ou d’une zone maritime. Petit panorama des revendications territoriales.

Malgré sa superficie de 5 km², l’île de Navasse (ci-contre) revêt une importance considérable pour la République d’Haïti qui revendique depuis plus de 150 ans la souveraineté de ce petit îlot aux Etats-Unis. La possession de cette île, située entre Haïti et la Jamaïque, permettrait aux Haïtiens d’accroître l’étendue de leur zone économique exclusive (ZEE) actuelle, aujourd’hui limitée du fait de la frontière terrestre avec la République Dominicaine et la proximité géographique des îles de Cuba, de la Jamaïque et des Bahamas. L’économie haïtienne locale pourrait en outre tirer profit d’une faune aquatique généreuse qui dynamiserait davantage son marché local. Occulté par le récent tremblement de terre, cet enjeu n’est pas perçu comme prioritaire par le gouvernement haïtien. De leur côté, les autorités américaines souhaitent maintenir leur présence dans une région hautement stratégique dans la lutte contre le trafic de drogue qui gangrène la région caribéenne.

Le partage des frontières terrestres et maritimes du golfe du Honduras (à gauche) opposent depuis le XIXe siècle le Belize et le Guatemala. Ce dernier revendique la totalité des possessions méridionales du Belize, soit la province de Toledo et les îles de Ranguana et Sapodilla. Le gouvernement guatémaltèque lorgne plus particulièrement le contrôle de ses deux îles qui pourraient à la fois permettre au pays d’élargir le périmètre de sa ZEE et de le doter d’un accès à la mer des Antilles. Depuis la reconnaissance officielle du Belize par le Guatemala en 1991, les discussions sont restées lettre morte, les concessions étant difficilement acceptables pour le Belize : pour pouvoir accorder au Guatemala un couloir maritime entre la mer territoriale du Belize et du Honduras, le Belize devrait renoncer à ses 12 milles de mer territoriale et les ramener à 3 miles.

De la même manière, la souveraineté de l’archipel colombien de San Andrés et Providencia (à droite) est remise en cause par le Nicaragua. Outre le potentiel touristique remarquable dont disposent ces îlots, les aspirations nicaraguayennes sont principalement dictées par un impératif économique, qui passe par l’extension de leur ZEE. Pour Managua, il s’agit d’ouvrir de nouvelles perspectives aux pêcheries et autres industries halieutiques dans un pays généralement reconnu comme l’un des plus pauvres d’Amérique latine. Le gouvernement colombien, quant à lui, n’a aucun intérêt à céder ces lopins maritimes qui lui appartiennent depuis 1928 et qui lui ont permis de bénéficier jusqu’à présent d’une manne considérable en matière de tourisme et de commerce de fruits. La perte de cette zone – stratégique pour le contrôle des routes commerciales en direction ou en provenance du Canal de Panama – désavantagerait par ailleurs la Colombie face à son rival vénézuélien.

Le golfe du Venezuela (ci-contre) présente une toute autre configuration géopolitique. Enjeu planétaire mondial et stratégique, le pétrole y est la principale source de tensions entre la Colombie et le Venezuela, tous deux non membres de la Convention sur le droit de la mer. La question de la délimitation de la frontière maritime colombo-vénézuélienne revêt donc ici une importance politique capitale. Il en va de la capacité des deux pays de peser d’un poids plus lourd dans le commerce mondial des hydrocarbures. Dans ce bras de fer entre Bogota et Caracas, le gouvernement vénézuélien est avantagé grâce à sa possession de la quasi-totalité du lac Maracaibo, où les réserves de pétrole sont les plus importantes.

Cocotiers, palmiers, plages de sable fin sur fond de ciel bleu… Derrière ce paysage idyllique se cache une réalité géopolitique plus préoccupante. Dans l’espace caribéen, les luttes d’influence pour le contrôle des espaces maritimes et de leurs ressources naturelles minent ponctuellement les relations entre Etats insulaires.

Ces tensions récurrentes sont un frein à l’établissement d’une coopération régionale durable dans des domaines aussi prioritaires que la protection de l’environnement maritime, la prévention des catastrophes naturelles ou encore la lutte contre le trafic de drogue. Si quelques initiatives ont déjà vu le jour, un règlement définitif de ces différends semble peu probable à moyen terme.

Pour aller plus loin:
* La Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer sur le site de l’ONU.
* L’Université de Caen propose un atlas de l’espace caribéen.
* Les Caraïbes dans la géopolitique mondiale, essai d’Eric Lambourdière et Al.
* L’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes de SciencesPo Paris.


Suspension des accords de coopération inter-coréenne, rejet des clauses de l’armistice de 1953, durcissement des positions diplomatiques, réouverture des installations nucléaires, reprise des essais souterrains, renouvellement des tirs de missile et de fusée. Depuis son retrait du TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires) en 1993, la Corée du Nord défie ponctuellement la communauté internationale. Dernière provocation en date: le lancement par Pyongyang vendredi dernier de tirs d’artillerie en Mer jaune dans une zone frontalière sensible avec la Corée du Sud,  pour le troisième jour consécutif.

Unanimement condamné par la communauté internationale, ce pied de nez diplomatique – qui n’a rien d’inédit en soi – s’inscrit dans la stratégie nord-coréenne visant à se doter d’une arme de dissuasion afin de pérenniser son régime et de négocier en position de force avec Washington. Pour autant, la communauté internationale, emmenée par la fermeté américaine, ne semble pas disposer à entamer des pourparlers avec Pyongyang et poursuit sa politique surannée d’isolement de la Corée du Nord. Au-delà des conséquences désastreuses de cette stratégie sur le plan économique et humanitaire, l’inaction profite globalement aux autorités nord-coréennes ainsi qu’aux Etats limitrophes qui n’ont aucun intérêt direct à désamorcer le jeu géostratégique qui se joue dans la région.

Pour la Chine, la Corée du Nord est un pion stratégique dont elle n’a nullement l’intention de se départir. Depuis la proclamation de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) en 1948, le gouvernement chinois a toujours activement soutenu le régime de Pyongyang. Ce soutien se manifeste sous diverses formes: aide alimentaire, livraison de produits énergétiques, vente d’armes, transfert de technologie nucléaire. Principale alliée de la Corée du nord, la Chine s’oppose vertement à la stricte application des sanctions internationales qui pourraient à terme provoquer la chute du régime de Pyongyang et entraîner un afflux incontrôlé de réfugiés sur les 1300 kilomètres de sa frontière avec son voisin communiste. Par ailleurs, la Chine n’a pas intérêt à mettre en péril une relation économique mutuellement bénéfique. Le commerce bilatéral de la Chine avec la RPDC s’est soldé à 2,8 milliards de dollars en 2008, soit une augmentation d’environ 40 % par rapport à 2007. Quant aux exportations chinoises au pays de Kim Il-Sung, elles se sont élevées à 2 milliards de dollars l’année dernière. En outre, la Chine s’est vu attribuer la gestion de plusieurs installations portuaires nord-coréennes, ce qui lui procure un avantage commercial certain sur ses concurrents japonais et sud-coréens. D’un point de vue stratégique, le soutien de la Chine à Pyongyang assure au régime chinois la présence d’une nation amie à sa frontière sud-est, véritable zone tampon entre son territoire et celui de la Corée du Sud démocratique qui abrite environ 30 000 soldats et marins américains. Cela permet à la Chine de réduire son déploiement militaire dans la région pour se concentrer plus directement sur la question de l’indépendance de Taïwan. Par ailleurs, l’allégeance nord-coréenne à la Chine offre à cette dernière un rempart contre la domination militaire des Etats-Unis et la concurrence économique japonaise.

Pour la Corée du Sud, la capacité de nuisance du régime de Kim Jong-il n’a pas que des inconvénients. Sur le plan militaire, la menace nucléaire nord-coréenne – soutenue par la Chine – permet à Séoul de justifier la présence militaire américaine sur son territoire et le soutien diplomatique de Washington. Le maintien par l’armée américaine d’un important stock d’armement dans le pays lui épargne également de coûteuses dépenses en matière de défense. Sur le plan politique, le statut quo des relations inter-coréennes accommode une Corée du Sud désireuse de favoriser une évolution graduelle du conflit sans se lancer dans une aventure politique désastreuse. En effet, Séoul n’a aucun intérêt à voir s’effondrer le gouvernement de Pyongyang. Les coûts induits par une chute brutale du régime entameraient le dynamisme et la croissance économique du « dragon» sud-coréen. Il en va de même pour la question de la réunification des deux Etats: la volonté d’encourager la réunification avec le voisin du Nord est largement tempérée par les craintes de voir cette réunification déboucher sur des difficultés économiques et sociales auxquelles le Sud devrait faire face. La difficile reconversion de la Corée du Nord – dont l’économie est l’une des plus sinistrées de la planète pourrait engendrer une diminution de la production et de la compétitivité des entreprises sud-coréennes ou provoquer un écroulement rapide des investissements directs étrangers. Ainsi, le coût de la réunification coréenne oscillerait entre 25 milliards et 3,5 trillions de dollars selon les experts. Les prévisions alarmistes des Sud-coréens ne semblent toutefois pas être partagées par leur riverain japonais.

Pour le Japon, la perspective d’une réunification « à l’allemande » du peuple coréen, même si elle est fort peu probable à court terme, demeure une éventualité qu’elle n’exclut pas, et qu’elle redoute même. En effet, les conséquences d’une Corée réunifiée seraient très dommageables pour l’économie japonaise: Tokyo se verrait alors contrainte de rivaliser avec les deux locomotives chinoises et coréennes. Cette analyse vient d’ailleurs d’être corroborée par une étude de la prestigieuse Goldman Sachs qui estime que le nouvel Etat coréen pourrait bien se classer au huitième rang économique mondial d’ici 2050, devant la France, l’Allemagne… et le Japon. Cette puissance économique pourrait se doubler d’une puissance politique avec laquelle la nouvelle Corée tenterait de déstabiliser ou de menacer les intérêts de son rival japonais, par exemple en jouant sur les scandales politico-financiers de la classe politique nippone ou sur le levier non négligeable que représentent les quelques 600 000 Coréens résidant au Japon dont le statut social et politique n’est toujours pas reconnu. Par ailleurs, la présence d’une seconde puissance nucléarisée sur son front occidental persuaderait Tokyo de nucléariser son arsenal militaire afin de pérenniser son intégrité territoriale et de préserver l’équilibre dans la région. Face au conflit inter-coréen, le Japon s’estime de plus en plus vulnérable, surtout que sa dépendance militaire vis-à-vis des Etats-Unis s’est vue maintes fois critiquer par son opinion publique au cours de la dernière décennie. L’importance croissante du budget japonais consacré à la défense et à la sécurité (48 milliards d’euros en 2008) démontre bien que Tokyo prend très au sérieux les menaces qui pèsent sur son avenir

Pour les Etats-Unis, les risques de prolifération nucléaire et/ou de transfert de technologie fissile servent de prétextes pour maintenir des forces armées en Corée du Sud et au Japon, formant ainsi une sorte de ceinture militaire face à une Chine aux aguets. Trois objectifs spécifiques sous-tendent la stratégie nord-coréenne de Washington: la lutte contre la prolifération nucléaire, la dénuclarisation de la Corée du Nord et l’ouverture de discussions bilatérales à ce sujet avec la Chine. Déjà sous l’administration Bush a été mise en place, avec la collaboration du Japon, une initiative de sécurité anti-prolifération visant à développer les capacités d’interception des vaisseaux nord-coréens transportant du matériel nucléaire. Or, cette manœuvre a été gravement affaiblie par l’absence de participation des Sud-Coréens et des Chinois. Washington s’est également engagé dans un processus de négociation à six (Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Russie et Japon) dans le but de trouver une solution viable au problème posé par le nucléaire nord-coréen. S’il est peu vraisemblable que les discussions du sextette amènent Pyongyang à se dénucléariser, il est en revanche possible qu’un accord de contrôle des réacteurs nord-coréens soit signé en échange d’une aide économique supplémentaire: c’est ce que l’administration Obama s’emploie à obtenir depuis la reprise des hostilités par Pyongyang en juillet dernier. La carte maîtresse des Etats-Unis dans sa stratégie nord-coréenne reste cependant le régime chinois: l’objectif primordial de Washington est d’inciter Pékin à faire pression sur Pyongyang, en lui rappelant notamment les conséquences du conflit (augmentation des capacités militaires japonaises, renforcement de la coopération américano-nippone). Le scénario idéal pour les Américains serait l’organisation par la Chine d’un coup d’Etat qui éliminerait de fait Kim Jong-il et le remplacerait par un régime dictatorial prêt à abandonner ses ambitions nucléaires et à suivre l’exemple chinois d’ouverture vers le monde.

Ce dernier scénario pourrait toutefois se retourner contre les intérêts américains. En effet, si la tension venait à monter en Corée, la Chine pourrait se décider à éliminer le régime nord-coréen pour éviter une guerre dont elle risquerait d’être l’une des perdantes. Une telle solution mettrait fin au problème nord-coréen mais pourrait affaiblir la position américaine sur le continent asiatique puisqu’il ne lui serait plus nécessaire de maintenir ses soldats en Corée et au Japon. Avantageux pour tous, le statut quo semble être de mise à brève échéance. Mais la partie n’est pas encore gagnée…

Pour aller plus loin:

* La fiche signalétique de la Corée du Nord sur le site de l’Université de Sherbrooke

* L’analyse de la banque Goldman Sachs sur le site de l’association Korea is one

* L’autre pays du matin calme: les paradoxes nord-coréens, de Barthélémy Courmont

* Corée: réunification impossible ? Quid de l’après Kim Jong-il ?, de Claude Helper


L’Allemagne tient une place à part en Europe et dans le monde. L’héritage de la Seconde Guerre mondiale n’y est pour rien, tant ce legs a inhibé les ambitions d’un pays divisé pendant quarante ans. Réunifiée en 1989, l’Allemagne est devenue le plus grand pays de l’Union européenne et a retrouvé sa capitale, Berlin. Elle a pu, surtout, recommencer à penser le monde et à s’envisager elle-même comme nation. Aujourd’hui, elle se découvre une liberté d’action, une responsabilité, une ambition, que ses errements passés empêchent cependant d’assumer pleinement. Car la volonté de rompre avec la lourde responsabilité « des pères », caractéristique de la génération soixante-huit, perdure et n’est pas exempte de culpabilité. L’Allemagne combine vraie appréciation de se valeur et doutes redoublés sur sa légitimité à l’exposer, à la faire valoir au reste du monde. Du coup, entre allégeance européenne, méfiance inédite envers l’allié américain, incertitudes sur les missions à confier à l’armée – la Bundeswehr – et conflit entre valeurs et pragmatisme à l’égard du géant russe, l’Allemagne réapprend la complexité d’un monde dont la guerre froide l’avait paradoxalement protégée.

Dans son ouvrage de synthèse, Anne-Marie Le Gloannec livre les grandes lignes stratégiques et les évolutions majeures de la diplomatie allemande depuis la réunification de l’Allemagne en octobre 1990. En moins de 200 pages, l’auteure parvient à retracer les étapes, recenser les écoles de pensée et identifier les acteurs de ce qu’elle appelle « la nouvelle politique étrangère allemande ».

De l’américanisation à l’européanisation de la société allemande, de la victimisation à la normalisation allemande, de l’irénisme à l’isolationnisme, en passant par les apories de la puissance économique et les impasses de la puissance militaire, cette étude académique propose une analyse fouillée des grands débats de politique étrangère qui traversent l’Allemagne depuis 1990, et, plus spécifiquement, depuis 1998, avec la venue au pouvoir du premier gouvernement de l’Allemagne réunifiée.

Selon Le Gloannec, l’Allemagne d’aujourd’hui est confrontée à plusieurs paradoxes, qui sont autant de débats qui grèvent la société allemande contemporaine: l’ouverture récente de l’Allemagne sur le monde s’accompagne aussi d’un repli identitaire des Allemands sur eux-mêmes; la fin de l’extraordinaire parenthèse du philo-américanisme amorce un certain éloignement des Etats-Unis dans ce pays; l’européanisme des Allemands se double souvent d’une hostilité apparente à une intégration européenne plus poussée dans certains domaines; la tentation de jouer le rôle de grande puissance est freiné par ce qui reste encore une grande timidité à employer la force.

Les débats sont complexes, contradictoires, introspectifs. Il ne faut pas oublier que l’actuelle république allemande est née du fait d’acteurs étrangers à elle: Berlin n’a que récemment recouvré sa souveraineté et son passé nazi continue de le hanter et de peser sur ses relations avec certains pays (Israël, Pologne, République Tchèque). En outre, ce pays exportateur est parfaitement conscient de ses faiblesses économiques, ce qui alimente le débat sur le rôle que peut ou que pourrait jouer l’Allemagne à l’ère de la mondialisation.

Avec la fin de la guerre froide, la diplomatie allemande a connu une cure de jouvence et se redéploie à la fois parce que les contraintes bipolaires ont disparu et parce que la globalisation économique et le nouvel interventionnisme politico-militaire de ce début de XXIe siècle la projettent de force sur la scène internationale. L’Allemagne n’en est pas pour autant devenue un acteur stratégique, c’est-à-dire un acteur qui penserait le monde de façon globale, en mettant en relation les divers volets de sa politique étrangère et de sa politique économique mondiale. L’Allemagne – pas plus que l’Union européenne – n’a, par exemple, ni de politique énergétique précise ni de politique vis-à-vis de la Chine.

Berlin n’est pas cette grande puissance, européenne ou mondiale, dont certains intellectuels et hommes politiques ont appelé de leur vœux au lendemain de la réunification. Même Gerhard Schröder, qui, le premier parla de son pays comme d’une « grande puissance », se corrigea quelques années plus tard en la qualifiant de « puissance moyenne ». Premier exportateur mondial après la Chine, l’Allemagne est plutôt une puissance moyenne engoncée dans une certaine langueur (anémie démographique, lenteurs bureaucratiques, lourdeur de l’Etat social) et tirée par le poids du passé qui ne cesse de la hanter et de miner la cohésion sociale. Contrairement à ce que certains auraient voulu croire, Berlin ne peut pas si facilement surmonter son passé, qu’il soit récent ou moins récent.

L’Allemagne est, à cet égard, à la fois plus ouverte que ne l’était la RFA et plus repliée sur elle-même. Sa classe politique manque quelquefois d’entregent international et l’horizon reste trop souvent limité à l’Europe. Ce repli sur soi est néanmoins nécessaire si les gouvernement successifs allemands entendent pallier les faiblesses économiques et démographiques inhérentes d’une Allemagne affaiblie par la crise économique.

En dépit de ces sonnettes d’alarmes, Anne-Marie Le Gloannec reste confiante quant au rôle international que l’Allemagne est appelée à jouer: Berlin donne d’ores et déjà une orientation décisive avec la Russie. L’Allemagne imprime également sa marque dans la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) avec sa participation à de nombreuses missions de l’Union européenne (Congo, Liban).

L’auteure conclut son analyse en préconisant pour la République allemande de nouvelles alliances, notamment avec les Etats-Unis et les pays du BRIC. Un ouvrage de référence pour comprendre la nouvelle diplomatie allemande. A lire absolument.


morfiyAutomne 1917. Mikhaïl Poliakov, jeune médecin moscovite fraîchement diplômé, est affecté dans une clinique rurale de Sibérie orientale. Assisté par la séduisante Anna Nikolaevna, une infirmière dévouée, Poliakov réussit tant bien que mal à s’adapter à son nouvel environnement et à ses nouvelles tâches. Un soir d’hiver, un homme à l’agonie atteint d’une maladie contagieuse se présente à la clinique. En dépit des avertissements d’Anna dont il est tombé amoureux, Poliakov décide de traiter son patient et contracte la maladie. Pour soulager sa douleur, il demande à Anna de lui injecter de la morphine. Commence alors pour lui la descente aux enfers : le jeune médecin sombre progressivement dans la toxicomanie sous le regard impuissant d’Anna qui voit augmenter les commandes de morphine pour le dispensaire et qui ne tarde pas à devenir complice de ses vols répétés de morphine à la pharmacie de la ville voisine…

Morphiy (Morphine). Drame russe d’Aleksei Balabanov.
1h50, 2008.
Avec Leonid Bitchevin (Mikhaïl Alekseïevitch Poliakov), Ingeborga Dapkunaite (Anna Nikolaevna), Sergueï Garmach (Vassily Osipovitch Soborevski), Andreï Panine (Anatoly Lukitch Demanienko), Aleksandr Mosin (Vlas), Svetlana Pismichenko (Pelagueïa Ivanovna), Katarina Radivojevic (Ekaterina Karlovna)…
Note: 14/20.

Aleksei Balabanov (Guerre, Cargaison 200) fait partie de cette nouvelle génération de cinéastes russes qui revendiquent un style à la fois réaliste et pragmatique, sortant des clichés commerciaux habituels.

Inspiré d’une nouvelle autobiographique de l’inoubliable auteur russe Mikhaïl Boulgakov, ce film capture en une succession de tableaux saisissants les tranches de vie d’un jeune médecin inexpérimenté, muté malgré lui dans une petite bourgade de la Sibérie profonde. Il y connaîtra l’amour et la passion, la compassion et l’humanité, l’aventure et l’action mais aussi la peur et l’angoisse, la douleur et la souffrance, l’obsession et la perversion, l’avilissement et la déchéance.

D’images sordides en dialogues scabreux, de scènes rebutantes en séquences tragiques, l’œuvre du cinéaste russe dépeint avec un réalisme cru et frontal la brutalité et la cruauté de la vie rurale dans la Russie de la fin des années 1910. Balabanov a voulu mettre en parallèle la déchéance de Poliakov avec l’accélération de l’histoire russe, l’inexpérience et les mésaventures du médecin coïncidant avec l’instabilité politique des premiers jours de la révolution bolchevique.

Le film relate aussi la fin tragique d’une époque, celle du tsarisme et de la bourgeoisie russe, celle de l’opulence et de l’insouciance, et le début d’une ère nouvelle qui reste obscure, incertaine, sombre. Mais le film n’aborde l’Histoire que de manière marginale: quelques dialogues implicites font référence ici et là à la lutte des classes et à la dictature du prolétariat, ce nouvel ordre social qui devait placer l’homme au-dessus de toute considération matérielle et spirituelle…

Morphine est également une œuvre à lire sous l’angle de l’actualité sociale russe. Le chômage, l’alcoolisme, la drogue, la violence et la pauvreté continuent de faire des ravages en Russie. Selon les chiffres officiels, l’alcool tuerait environ un demi-million de Russes chaque année, ce qui menace fortement la stabilité démographique du pays. Si la pauvreté a bien reculé depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la qualité de vie en Russie est très en-deçà des standards occidentaux. Malgré le boom pétrolier du début du siècle, environ 20% des citoyens russes vivent sous le seuil de pauvreté, en particulier ceux qui vivent dans les petites villes ou les régions éloignées des grands centres urbains.

Le tour de force du film de Balabanov réside indubitablement dans sa faculté d’allié le rire aux scènes parfois très crue et à la limite du supportable (jambes sectionnées, femmes éventrées, visages brûlés). D’autres séquences, plus perverses, évoquent de manière tout aussi atroce l’incapacité d’aimer du personnage principal, sous l’emprise de sa dépendance à la morphine. Mais toujours l’humour désamorce la violence des images; ici à travers une réplique, là à travers un mouvement ou une expression de visage.

Cet exercice de style réussit à créer une certaine distance entre le spectateur et le film. Une distance qui est propice à la réflexion, à laquelle invite le cinéaste russe. Un cinéma réaliste et psychologique aux couleurs sombres et saturées. A voir.


Par centaines de milliers, obéissant au mot d’ordre « Sortez ! » de Hu Jintao, les Chinois se ruent vers l’Afrique. Pour le pire parfois, pour le meilleur aussi. En échange de matières premières dont le continent noir regorge (pétrole, gaz, métaux, uranium, bois, poissons), la Chine intègre l’Afrique dans la mondialisation. Grâce à Pékin, l’Afrique vit un boom économique sans précédent concurrençant rudement les pays occidentaux. Qui sont ces aventuriers chinois ? Dans quels pays vont-ils ? Pour y faire quoi ? Quel est le secret de leur réussite ? Comment se passe la rencontre de ces deux mondes si différents ? Avec quelles conséquences sur les droits de l’homme et l’environnement ? Pour répondre à ces questions, les auteurs ont parcouru quinze pays, sillonnant tout le continent à la rencontre de cette « Chinafrique », des forêts ratiboisées du Congo aux rivages du Nigeria, des sables du Niger aux pipelines du Soudan, des souvenirs d’Egypte made in China aux restaurants gastronomiques de Douala, en passant par les chantiers d’Algérie. Cette édition est augmentée de chapitres inédits qui soulignent la contradiction parfois cynique de la main d’œuvre africaine, comme en Zambie, ainsi que la rivalité qui oppose désormais, en Afrique, la Chine et les Etats-Unis.

Continent ouvert à tous les vents et à tous les courants, objet de toutes les tentations et de toutes les tentatives, l’Afrique a souvent servi de terrain de jeu aux grandes puissances du XXe siècle. Le nouveau siècle qui s’ouvre ne devrait pas modifier cette donne, surtout que d’anciens joueurs reprennent contact avec cette terre de convoitises.

C’est le cas de la Chine dont le retour en force sur le continent africain fait l’objet de cet ouvrage riche en anecdotes, observations de terrain et autres références bibliographiques. D’une rare lucidité malgré un ton par trop journalistique, ce carnet de voyage met en lumière les enjeux de la politique africaine menée par Pékin au travers de diverses trajectoires d’immigrés chinois en Afrique. Sans parti pris, les auteurs – un correspondant et un grand reporter – pimentent leur récit de remarques personnelles ponctuelles qui offrent ainsi une vision éclairée de la stratégie chinoise en Afrique.

Selon Michel et Beuret, l’émergence d’un véritable « modèle chinois » de coopération avec l’Afrique, basé sur l’échange de matières premières contre des biens de consommation courante, s’inscrit dans le cadre plus large d’une stratégie de contournement ou d’affaiblissement des puissances occidentales, et plus particulièrement des Etats-Unis.

La Chine se pose ainsi en pourfendeur de l’ingérence et de l’universalisme des principes occidentaux. Elle rejette toute légitimité morale de l’Occident, qu’elle relève de la France, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. En Angola, au Soudan, au Congo, en Algérie, en Egypte (pour ne citer que ceux-là), l’Empire du Milieu préfère proposer un partenariat stratégique exempt de toute conditionnalité politique, d’après les préceptes du « consensus de Pékin ».

Le succès chinois en Afrique est une potion magique qui contient de nombreux ingrédients: indifférence sur la question des droits de l’homme et de la bonne gouvernance, présence de milliers de chantiers en construction ou en attente d’autorisation, développement de technologies simples mais parfaitement adaptées aux besoins de l’Afrique, etc. Ces ingrédients permettront, à terme, d’unifier l’Afrique, de permettre aux trains de rouler d’un rivage à l’autre; aux réseaux électriques, aux pipelines et aux capitaux de passer les frontières; aux personnes de circuler librement.

En Afrique, la « pax sinica » est en marche: l’intensité des relations de Pékin avec l’Egypte et le Soudan a sans doute contribué à faire baisser la tension entre ces deux pays; ses investissements è l’est du Congo neutralisent peu à peu les milices armées et les velléités d’intervention du Rwanda; ses projets d’infrastructures et de prospection pétrolières en Ouganda réduisent la capacité de nuisance des rébellions par des armées factices.

Pour toutes ces raisons, la Chine pourrait bien réussir là où l’Occident a échoué. Serge Mombouli, conseiller de la Présidence congolaise, affirme en ce sens: « les Chinois nous offrent du concret et l’Occident, des valeurs intangibles. Mais ça sert à quoi la transparence, la gouvernance, si les gens n’ont pas d’électricité, pas de travail ? La démocratie, ça ne se mange pas ».

Et pourtant, Serge Michel et Michel Beuret veulent croire que cet immense effort, ce grand bond chinois en Afrique porte paradoxalement en lui les germes de son échec. Car l’Afrique ne s’est jamais montrée tendre envers les grandes visions des nouveaux arrivants, qu’il s’agisse du Dr Livingstone au XIXe siècle ou du chanteur Bono au XXIe siècle. Même les Chinois commencent eux-mêmes à susciter de la méfiance et à rencontrer de la résistance: en Zambie, les sentiments anti-chinois ont failli faire tomber le gouvernement au pouvoir; en Angola, le gouvernement a brusquement annulé le contrat de la compagnie pétrolière chinoise Sinopec sans raison valable apparente.

Et les auteurs de penser qu’un échec de la stratégie chinoise en Afrique n’est pas exclu. Certains spécialistes de la question soulignent d’ailleurs l’idée que l’ancrage de Pékin sur le continent africain est récente et fragile. En outre, la Chine doit composer avec la compétition de plus en plus vive livrée par des puissances telles que l’Inde, le Brésil, la Russie ou encore la Corée du Sud.

Par ailleurs, jamais l’Occident ne s’est autant intéressé à l’Afrique que depuis que l’Empire du Milieu est partie à sa conquête. Américains, Européens, Japonais ou Australiens ont compris le message: si les Chinois se déplacent, prêtent, achètent, vendent, c’est qu’il doit y avoir un intérêt qu’eux-mêmes ont sous-estimé. A l’évidence, l’Afrique « vaut » quelque chose (!!!) et la ruée vers l’Afrique ne vient que de commencer. Excellente introduction à la géopolitique sino-africaine que je vous recommande vivement.


Depuis son adoption le 26 octobre 1955, le principe de neutralité  est devenu la pierre angulaire de la politique étrangère et de sécurité de l’Autriche. Le gouvernement autrichien réaffirme d’ailleurs régulièrement son attachement à la neutralité, élément qu’il présente souvent comme une contribution spécifique, propice à la paix et à la sécurité en Europe. Pourtant, l’adhésion de l’Autriche à l’Union européenne en 1995 a considérablement restreint le champ d’application de la neutralité autrichienne. Face au développement de l’intégration européenne, l’Etat autrichien tente de déployer une stratégie complexe et ambiguë qui vise à concilier neutralité et européanisation.

A l’image de la Finlande, ce sont avant tout des considérations géopolitiques qui menèrent l’Autriche à opter pour le principe de neutralité. En effet, suite à la Seconde Guerre mondiale, le pays fut occupée pendant 10 ans par les quatre puissances victorieuses (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Union soviétique). Moscou liant la question autrichienne à celle de l’Allemagne, les négociations pour la création d’un nouvel Etat autrichien s’avérèrent dans un premier temps extrêmement difficiles.

Avec l’adhésion de l’Allemagne de l’Ouest à l’OTAN en 1955, les Soviétiques acceptèrent finalement de dissocier les deux questions mais posèrent une condition: ils ne retireraient leurs troupes de l’Autriche qu’à condition que celle-ci devienne neutre. Pour l’URSS, il s’agissait de constituer, avec la Suisse neutre voisine, une zone tampon entre le bloc soviétique et les pays membres de l’OTAN. De son côté, l’Autriche estimait que sa garantie de neutralité faciliterait un accord entre les grandes puissances occupantes sur le recouvrement de sa souveraineté.

Selon le droit international, la neutralité impose des obligations précises aux Etats qui en font l’adoption. En tant qu’Etat neutre, la République autrichienne a effectivement été tenu de respecter entre autres le principe de la non-belligérance, le devoir d’impartialité, la règle de l’abstention ou le devoir de défense et de prévention de l’intégrité territoriale.  A la différence de leurs homologues suisses, les hommes politiques autrichiens ont toujours cherché à assouplir certaines des interdictions qu’impliquait le statut de neutre (adhésion à l’ONU en 1955 et au Conseil de l’Europe en 1956).

Rétrospectivement, trois phases d’adaptation de la neutralité se sont succédées en Autriche: la neutralité passive (1955-1970), durant laquelle le gouvernement autrichien s’est abstenu d’influencer la politique internationale; la neutralité active (1970-1983), au cours de laquelle Vienne est devenu un haut lieu de rencontres et de négociations diplomatiques ainsi que le siège de grandes organisations internationales; la neutralité réaliste (1983 à 1995), au terme de laquelle les hommes politiques autrichiens ont pris conscience de l’importance des notions de solidarité et de coopération, qui peuvent parfois être en contradiction avec les exigences de la neutralité.

Avec l’adhésion du pays à l’Union européenne le 1er janvier 1995, l’adaptation de la neutralité autrichienne est apparu  comme une étape nécessaire mais non suffisante de l’intégration. Le gouvernement autrichien a estimé dans un premier temps que la neutralité était compatible avec l’intégration européenne. Mais les élites politiques du pays se sont vite aperçues que cette dernière était, au contraire, difficilement conciliable avec la neutralité. En effet, l’intégration européenne repose sur la prise de décisions communes et présume la subséquente perte de souveraineté, condition pourtant indispensable à l’exercice de la neutralité étatique.

Par ailleurs, l’adaptation progressive de la neutralité autrichienne aux développements de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) a réduit le champ d’application de la neutralité à tel point qu’il est difficile aujourd’hui de qualifier l’Autriche de pays neutre. Stratégiquement, la faculté de l’Autriche à adapter son principe de neutralité lui permet aujourd’hui de participer activement à la  politique étrangère européenne conformément à ses intérêts et à ses ambitions.

Cependant, les fonctions résiduelles de la neutralité demeurent toujours en vigueur, ce qui place Vienne dans une position délicate au sein de l’UE. Accepter le développement d’une défense commune scellerait définitivement l’abandon de sa neutralité mais s’y opposer discréditerait l’Autriche devant ses partenaires européens et marginaliserait son rôle dans la construction européenne. L’abandon de la neutralité demeure toutefois improbable à court terme: elle bénéficie d’une popularité exceptionnelle auprès de l’opinion publique et reste l’un des symboles majeurs de l’identité nationale autrichienne.

Prise entre européanisation et neutralité, l’Autriche pourra difficilement résoudre dans un avenir proche son dilemme géopolitique. Car à défaut de réformes plus poussées de son armée et d’une augmentation du budget militaire, Vienne ne pourra jamais prétendre au rôle prépondérant qu’elle entend jouer dans la défense européenne. En même temps, le renoncement à la neutralité serait un suicide politique pour le gouvernement en place, la neutralité jouissant toujours d’un large soutien parmi la population.

Le gouvernement autrichien devra vraisemblablement continuer à concilier deux engagements opposés : respecter les souhaits et les valeurs de son opinion publique  – dont il tire sa légitimité – tout en poursuivant l’intégration européenne en participant au développement de la PESC et de la PESD…

Pour aller plus loin:

* La fiche signalétique de l’Autriche sur le site Toute l’Europe

* Le site JuridicOnline consacre un article sur le droit de la neutralité

* L’Autriche peut-elle maintenir sa neutralité ?, article publié sur le réseau Voltaire

* De l’Autriche (et de quelques Autrichiens), essai de Gauss Kari-Markus (2001)